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Autour du Mont-Sainte-Odile

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim

3 Novembre 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #personnage

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim Deux sculptures romanes distantes de quelques kilomètres narrent le même épisode d’une épopée médiévale. Un dragon dévore un homme. Un chevalier surgit, chauffe son épée au souffle du monstre et délivre son compagnon en tuant la bête.

L’abbatiale d’Andlau et l’église Saint Pierre et Paul de Rosheim présentent dans des styles différents ce récit épique.

 

Théodoric de Ravenne et Dietrich de Bern

Plusieurs livres, brochures et sites Internet présentent le preux chevalier comme Théodoric de Ravenne. Théodoric (453-526) est un personnage historique. Roi des ostrogoths, élevé à Constantinople, nommé consul de Rome en 484 par Zénon, Théodoric enlève la ville de Ravenne en 496 et y fonde un royaume. De confession arienne, donc hérétique, Théodoric est en lutte contre le pape Jean Ier. Il le fait emprisonner et persécute les chrétiens. Théodoric est enterré à Ravenne. Sa mort fut présentée comme un châtiment de Dieu. Deux traditions entourent celle-ci. La première ‘Vulkansturzes’ veut que l’âme de Théodoric soit précipitée dans le Stromboli par le pape Jean Ier. La deuxième ‘Höllenritt’ voit Théodoric se lancer dans une chasse, poursuivre un cerf qui l’entraînera jusqu’en enfer. C’est cette scène qui est représentée sur le portail de la cathédrale de Ravenne.
Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim

Bigre ! Pourquoi l’abbesse d’Andlau aurait-elle choisi un tel personnage pour orner la façade de son église ?
En fait, il y a confusion. Le personnage historique de Théodoric a donné naissance à un avatar littéraire Dietrich de Bern. Et c’est à lui que font référence nos deux sculptures.

L’épopée de Dietrich de Bern

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim
Dietrich de Bern est le roi légendaire de la ville de Vérone ( Bern en allemand ). Ces premiers exploits sont rapportés dés le IXème siècle dans la Geste d’Hildebrand. (Hildebrandlied ~830, un des tous premiers textes en langue allemande). Très populaire, on retrouve les hauts faits de Dietrich dans de nombreux textes tout au long du moyen âge : Dietrichepik, Heldenbücher, Dietrichs erste Ausfahrt, Sigenot…
Dietrich apparaît également dans le Nibelungenlied, il y combat Siegfried trois jours durant ! Son histoire est reprise et complétée dans la saga scandinave Thidreksaga. Comme dans les légendes celtes du Roi Arthur, on voit Dietrich rassembler une dizaine de chevaliers qualifiés de ‘Tischgenossen’ et accomplir de nombreux exploits grâce à son cheval Falke, et ses épées Nagelring, puis Eckenlied. Les versions et les rebondissements sont nombreux. Dietrich est exilé par son oncle et se réfugie chez Attila. Lors de son bannissement, Dietrich est suivi par le fidèle Hildebrand, son maître d’arme. Après un long exil et de nombreuses aventures, Dietrich revient chez lui et retrouve son royaume.

‘Virginal ou la première sortie de Dietrich’ ( Dietrich erste Ausfahrt )

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim
L’épisode de la lutte avec un dragon se trouve dans Virginal, la première sortie de Dietrich. Ce poème épique écrit à la fin du XIIIe siècle est souvent attribué à Albrecht von Kemenaten.
Il nous est parvenu sous trois versions comportant respectivement 1097, 130 et 866 strophes. C’est dire si la forme et les contenus sont différents, mais la trame reste la même. Virginal, la jeune reine des nains de Tyrol, est harcelée par un roi païen Orkise. Elle est délivrée par Dietrich et son fidèle Hildebrand. Lors de cette épopée Dietrich lutte contre géants et dragons. Un compagnon de Dietrich, nommé Rentwin est à moitié avalé par un dragon et sauvé par nos héros. En fait, dans la version que nous avons pu examiner (Version Heidelberg), c’est Hildebrand qui tue le dragon.
Dietrich, chevalier chrétien, qui tue géants et dragons pour délivrer une reine d’un prince païen, voilà un personnage conforme aux vœux de l’abbesse Hadewitz d’Andlau, lors du choix des sujets de la frise romane de l’abbatiale.

Les sculptures d’Andlau et de Rosheim

Selon les spécialistes, la frise d’Andlau a été commencée vers 1130. Les sculptures de Rosheim quelques années plus tard. Le manuscrit d’Heidelberg est plus tardif, mais nul doute que des versions orales ou écrites l’ont précédé.

 

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim

A Andlau, la légende est représentée par deux panneaux.
Sur le premier, le dragon ailé sort d’une grotte, il tend d’énormes griffes qui menacent Dietrich. Rentwin est avalé jusqu’à mi-corps. Dietrich chauffe son épée au souffle du monstre. Sur le panneau voisin, Hildebrand à cheval, protégé par son écu, tient le cheval de Dietrich par la bride. L’ensemble est dans le style si particulier du Maître d’Andlau, bas-relief, traits soignés, soucis du détail.

Dietrich de Bern combat un dragon à Andlau et à Rosheim

A Rosheim, la même scène est représentée par un groupe en acrotère situé au dessus du porche de l’église. Le dragon est également ailé, et Rentwin occupe l’angle et le centre de la sculpture. Dietrich, à genoux, semble prendre son compagnon à bras le corps pour le dégager. Il a enfoncé son épée dans la gorge du dragon. On reconnaît le style du Maître des Gémeaux. Les visages des deux hommes sont expressifs, le rendu est exceptionnel.

Le chevalier à demi avalé par un dragon

Bien sûr, il vous faut aller admirer la frise de l’abbatiale d’Andlau ! Bien entendu, la statuaire de Rosheim est exceptionnelle… Allez visiter ces deux sites à quelques kilomètres du Mont-Sainte-Odile. Et puis, si, comme nous, vous êtes fascinés par cette légende, vous pouvez également vous rendre à Bâle. Un des chapiteaux romans de la cathédrale représente la même scène. C’est dire si, dans l’empire des Hohenstaufen, l’épopée de Dietrich de Bern était populaire !

Sources

  • ‘Virginal’, Manuscrit de Heidelberg, ~1440
  • R .Will, Répertoire de la sculpture romane de l’Alsace, 1955
  • S. Braun, Alsace Romane, 2010

Illustrations

  • La chevauchée vers l’Enfer de Théodoric, San Zeno, Vérone
  • Texte du Manuscrit de Heidelberg, strophe 141.
  • Andlau, photos FrP
  • Rosheim, photos LiD

 

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Jean-Louis 28/03/2014 14:01

Au-delà de la légende, as-tu exploré la symbolique de ces sculptures placées là dans l'optique de l'éducation des foules .. leur emplacement précis sur l'édifice (sud ,nord... droite, gauche) , leurs habits, leurs attitudes ... ? En tentant de se mettre dans la peau de l'imagier roman, il y a peut être d'autres dimensions de lecture. Ton avis m'intéresse ... À suivre

pip 29/03/2014 07:19

Belle analyse, fort docte. Un rien théorique et complexe à mon gré. Pourquoi ne pas s'en tenir à des données historiques. Les deux églises d'Andlau et de Rosheim sont construites au moment, où les Hohenstaufen s'installent en Alsace. Les commanditaires ont simplement choisi le récit chevaleresque le plus apprécié de l'époque pour montrer des chevaliers chrétiens et ainsi plaire à Frédéric, leur protecteur, chevalier chrétien....
Tu reconnais là, cher Jean-Louis, mon esprit obtus... analytique, et éloigné de toute croyance, méfiant. Mais, j'écoute , allez, je vais dans ton sens.... Si les deux sculptures de Dietrich sont situées au dessus des portes des églises, c'est bien le symbole des Hohenstaufen qui protègent ainsi l'entrée des sanctuaires.... même de l'arrivée d'un dragon !

Jean-Louis 28/03/2014 19:15

Ta réponse me plait
Alors j'avance d'un tout petit pas pour élucubrer une première piste que m'inspirent ces images de "Pierre ", à la lumière de mes explorations depuis quelques décennies :
Le lieu des sculptures : un édifice religieux ... donc un message spirituel en utilisant les personnages d'une légende connue des passants (comme sur certaines église romanes on trouve les fables d'Esope / la Fontaine ou des légendes locales)
Un chevalier avec armure .... Un homme accompli,qui s'est forgé des défenses ,tant sur le plan humain que sur le plan spirituel ... Qui peut donc être proche d'accéder au Paradis .
Un chevalier sur un cheval (cheval = partie humaine de l'homme, soumise aux instincts. Cheval harnaché = instincts maîtrisés) ... C'est un indice supplémentaire de l'homme accompli. Mais sur une des sculptures, le chevalier n'est plus sur son cheval ... C'est ce qui se passe au moment de la mort où le corps et l'âme se séparent ... Le chevalier dans la gueule du dragon, c'est l'âme du chevalier qui est croquée... Enfin.. à moitié dans cette sculpture... parce que son copain le défend ... Seul on ne peut pas s'en tirer ... Message récurrent de l'Eglise catholique .
Le dragon ... bien sûr la bête, le Mal ...qu'on voit depuis plusieurs milliers d'année notamment dans la hyène de la psychostasie chez les égyptiens qui attend la gueule ouverte le résultat du jugement dernier où Anubis (st Michel pour les chrétiens) tient la balance qui pèse le poids des âmes.
Pour moi, le message global est : on a beau être bien prémuni contre les attaques du Mal et se croire invincible, à l'abri de tout après une vie irréprochable jusqu'au dernier instant... Vlan..vous risquez de chuter et de vous faire avaler par la Bête si personne ne vous aide à passer de l'autre côté ....
J'arrête là mes divagations / méditations
à plus
JL

pip 28/03/2014 17:15

Mon admiration des sculptures romanes est artistique.
De nombreux spécialistes se penchent sur ' l'éducation des foules '. Moi, ce genre de truc m' effraie, je préfère regarder, attirer l'attention de mes lecteurs. Pourtant, je vais te faire plaisir.... en commentant ces deux gravures.
L'histoire réelle de Theodoric est celle d'un ennemi de l'Eglise.
L'histoire de Dietrich est celle d'un chevalier qui sauve son ami d'un dragon.
Les sculpteurs et surtout leurs commanditaires ont en fait une image d'un combattant contre le Mal... pour édifier le peuple.... Bon, chacun en pensera ce qu'il voudra.
Moi, j'admire la simplicité des lignes, la force qui émane de ces pierres.
Ces artistes me touchent. Pour le reste... je ne sais. Et peu me chaut !
La question de l'emplacement sur les édifices mériterait un travail approfondi. je vais y réfléchir.

Claire 04/12/2013 18:35

VIVANT et non" vivent"...

PiP 06/12/2013 22:06

C'est pas Dietrich qui est avalé.... il te faut relire le texte....
Texte du Manuscrit de Heidelberg, strophe 141.
C'est en alémanique ! bon courage !

Claire 04/12/2013 18:34

Toujours avides d'histoires qui font peur ! le dragon qui avale Dietrich vivent...les gens aimaient au 12ème siècle...et aiment toujours au 21 ème !...heureusement tout se termine bien...
Et OUI, très belles sculptures ! et beau texte !

Francois 04/12/2013 17:15

Quelles belles photos, une fois de plus ;)

PiP 06/12/2013 22:04

Je suis plutôt satisfait de mes collaborateurs... mon Franz !