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Autour du Mont-Sainte-Odile

La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

26 Novembre 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #anecdote

La Guerre des Rustauds est la plus grande jacquerie que l’Empire ait connue. La révolte des gueux a alors enflammé tout le sud de l’Allemagne, la Suisse et l’Alsace. En allemand, cette Bauernkrieg Guerre des Paysans fut aussi désignée sous le nom Erhebung des gemeinen Mannes : la révolte de l’homme ordinaire. Ce vocable semble le plus à même de qualifier le soulèvement d’hommes simples face aux pouvoirs de l’époque.
Quels sont alors ces pouvoirs ? Seigneurs, comtes, ducs, empereurs, abbesses de Hohenburg, évêques de Strasbourg. Mais aussi, au fil des années, les Villes et les bourgeois qui ont pris leur place dans l’histoire mouvementée du Mont-Sainte-Odile. Les corporations de marchands et d’artisans sont entrés dans les conseils qui régissent les cités. En ce début de XVIème siècle, noblesse, clergé et bourgeois se partagent le pouvoir et les richesses. Seuls les paysans sont exclus. Dans l’Empire, comme dans de nombreux pays d’Europe à la même époque, les paysans vont se révolter contre le clergé, les villes et les seigneurs, ce sera la révolte des miséreux contre les puissants.
La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

L’emblème retenu par les révoltés est la chaussure à lacets des gueux, le Bundschuh, par opposition aux souliers de nantis qui ne travaillent pas la terre et à la botte des seigneurs.

L’Eglise catholique connaît, en ce début de siècle, de graves problèmes. Vie de débauche de certains prélats, népotisme, clientélisme, corruption, vente des indulgences…. Les critiques se font de plus en plus nombreuses et trouvent un écho toujours important. Böhm en Allemagne, Savonarole en Italie demandent un changement radical du comportement des prêtres. Le dominicain Johannes Tetzel, en 1517, prêche encore pour les ‘indulgences’ et vend les fameux certificats. C’est alors que Martin Luther rédige ses thèses qu’il affiche sur la porte de l’église de Wittenberg. La Réforme est lancée. Martin Luther est suivi par Calvin à Genève. Le pouvoir de l’Eglise et la fonction même du clergé sont alors remis en cause. En 1522, Luther fait imprimer sa traduction du Nouveau Testament en allemand. Ce sera une cause importante de la Révolte des Rustauds. Les gens simples peuvent lire les textes, réfléchir et décider par eux-mêmes, ils remettent alors en cause les pouvoirs de la noblesse et du clergé. Rien dans la lecture des Evangiles ne peut expliquer leur misère et le droit féodal. Le prochain soulèvement sera massif et anticlérical.

                                      « Dieu fait pousser plantes et animaux, sans intervention humaine, et pour l’ensemble des hommes »

Elément nouveau, les principaux adeptes de la Réforme dans les campagnes, les villageois les plus aisés, certains bourgmestres, des artisans, vont rejoindre les paysans et mener la révolte.
La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

La Guerre des Rustauds au pied du Mont-Sainte-Odile

Dès le mois de janvier, l’Alsace commence à s’agiter. Les Villes de la Décapole s’inquiètent des mouvements en cours en notant que, chose nouvelle, le Bundschuh se développe au nom de l’Evangile. Les prédicateurs parcourent la province et soulèvent les paysans au nom d’un idéal de justice et de fraternité. Ils prêchent en plein air et commencent à rassembler des foules considérables. Parmi eux, un jardinier du nom de Clément Ziegler harangue la foule dès février près de la collégiale de Saint-Léonard, à quelques kilomètres d’Obernai, puis même à Bernardswiller à quelques toises des murs de la Ville. Dans ses discours, Ziegler encourage ses ouailles à récupérer les biens que les seigneurs et le clergé ont volés aux paysans, il faut monter à Hohenburg et à Niedermunster pour reprendre aux couvents les biens qu’ils se sont appropriés au fil des années. En avril, Ziegler prêche à Heiligenstein. Les magistrats de Barr veulent arrêter les meneurs. Dès cet emprisonnement connu, tous les villages se soulèvent et c’est l’insurrection générale au pied du Mont-Sainte-Odile. De nombreux habitants du faubourg populaire d’Obernai, la Mertzgasse, se joignent à la troupe. Les prisonniers sont relâchés, mais le mouvement prend de l’ampleur et les rassemblements se multiplient, les discours se font plus belliqueux.
La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

Parallèlement, d’autres bandes se créent dans la région, et le jour de Pâques, l abbaye d’Altorf est la première envahie par les Rustauds. Les moines en sont chassés et les paysans s’installent dans les murs de l’abbaye, où ils resteront jusqu’à la fin de la révolte. Le même jour, la prévôté de Truttenhausen subit le même sort, et les moines s’enfuient devant la foule des paysans armés de faux. Quelques jours plus tard, les insurgés s’installent dans la collégiale de Saint Léonard et à l’abbaye d’Ebersmunster.

A Hohenburg, l’abbesse Agnès de Zuckmantel a pris conscience du péril éminent qui menace le couvent. Les richesses d’Hohenburg sont déménagées dans la cour dîmière d’Obernai, à l’abri des remparts de la Ville. L’abbesse, elle-même, se réfugie à Strasbourg avec nombre de nonnes. Au même moment, Rosine zum Stein prend ses dispositions pour Niedermunster et quitte son couvent pour la capitale alsacienne. Signe tangible de la perte de pouvoir des nobles, on note que les abbesses ne se tournent pas vers les seigneurs des burgs proches des couvents, les Rathsamhausen ou les Landsberg, mais vers la Ville d’Obernai, à l'abri de ses deux lignes de remparts, qui est décidément la puissance militaire du moment. Quelques semaines plus tard les couvents sont pris d’assaut et pillés par les insurgés qui regagnent ensuite leur repaire de Truttenhausen.
La situation d’insurrection se répand sur toute l’Alsace. Les Villes, elles-mêmes, se sentent menacées. Le Conseil de la Décapole tient réunion sur réunion. Il n’en sort que peu de choses. De nombreux miséreux des faubourgs ou des quartiers pauvres de la ville ont rejoint les bandes de Truttenhausen ou d’Altorf.

Les menaces sur Obernai et la lettre de Ludwig Ziegler

Les Rustauds de Truttenhausen ont confié le commandement de leur bande à un dénommé Ludwig Ziegler. C’était vraisemblablement un membre de la famille de Clément Ziegler, le jardinier prédicateur. De fait, c’était un personnage qui avait du caractère. Le 22 avril 1525, il adresse au bourgmestre d’Obernai, Hans von Heiligenstein, une missive haute en couleurs. Ludwig demande la restitution des trésors des couvents du Mont-Sainte-Odile, dissimulés à Obernai. Voici la traduction publiée par Joseph Gyss de cette lettre des archives de la Ville d’Obernai.

‘An die Ersamen und wisen Meister und Rat zu Oberehenheim unsern günstigen lieben Herren’

« Puisque Dieu tout bon et tout puissant répand sa miséricorde et ses grâces sur tous ceux qui mettent leur confiance en lui, il est arrivé en ce temps propice, auquel la lumière de la vérité n’étant plus cachée, répand d’en haut son aimable splendeur et pénètre partout ; que dès maintenant, le Seigneur a réveillé son peuple et l’a excité contre les impies qui ont barré le chemin de la vérité ; que dès lors les riches aumônes, que ces adversaires de Dieu ont amassées par leur hypocrisie et en raison desquelles ils ne voudraient plus être appelés serviteurs mais maîtres, reviennent maintenant de droit aux pauvres et aux serviteurs du Christ qui combattent en son nom avec l’épée et la foi……
En conséquence ; nous vous adressons notre demande amicale ; à ce que vous veuillez bien nous céder, de plein gré, les biens que les couvents ont réfugiés dans votre ville, denrées, vins, argent, et autres choses précieuses, de grande ou de petite valeur, tout compris et rien excepté. Veuillez, nos chers et propices seigneurs, accueillir favorablement cette demande et nous transmettre votre réponse écrite par le porteur de la présente.
Ainsi les commandements de Dieu seront suivis ! Le premier samedi après Pâques de l’an 1525. »

La lettre est signée : Ludwig Ziegler , chef des frères chrétiens réunis à Truttenhausen.

La lettre de Ludwig Ziegler

Nous n’avons malheureusement pas trouvé de trace de la réponse des bourgeois retranchés derrière leurs murs. C’est fort regrettable ! Les Rustauds sont alors des milliers à surveiller la ville, où siège, jour et nuit, le conseil….. Les menaces se font, de jour en jour, plus précises, plus explicites. Il est demandé de livrer les religieux, d’ouvrir les portes, de rallier le soulèvement, de signer la charte des Rustauds…. La bande d’Altorf, celle d’Itterswiller soutiennent les revendications des leurs et le font savoir à la Ville. Les nouvelles qui viennent du reste de la province n’apportent guère de réconfort à la Ville quasi assiégée.
La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

Bergheim, puis Ammerswihr sont tombées, Kaysersberg est menacée puis enlevée par treize mille paysans, Freiburg est tombée ! Les bandes de Truttenhausen et de Saint Léonard, désormais pourvues de canons, campent devant les murs d’Obernai. La rumeur annonce bientôt 40.000 hommes !

Le bourgmestre Hans von Heiligenstein cherche désespérément de l’aide… mais rien ne vient des Villes de la Décapole, ni de la Ville de Strasbourg… Les cavaliers longtemps promis n’arriveront pas. La Ville renforce ses propres défenses. La rumeur court en Alsace qu’ Obernai serait déjà tombée. La situation est critique.

L’armée du Duc de Lorraine

Enhardis par le succès de Kaysersberg, la bande d’Altorf menée par Erasme Gerber met alors le siège devant Saverne. Les Rustauds enlèvent la ville ! La nouvelle fait grand bruit. Si une ville de la taille de Saverne doit capituler devant l’émeute, nul n’est à l’abri.
La Ville d’ Obernai assiégée par les PaysansC’est à ce moment que le cours des évènements va changer du tout au tout. Trop occupé en Allemagne, l’Empereur a fait appel au duc Antoine de Lorraine qui pénètre en Alsace à la tête d’une véritable armée de métier. Les Rustauds ne vont plus avoir affaire à des religieux apeurés, ou à des petites garnisons de châteaux isolés, mais à une armée redoutable avec ses archers, sa cavalerie et son artillerie. Les Rustauds s’enferment dans la Ville de Saverne, mais ils sont peu préparés à un siège en règle. Le Duc de Lorraine leur propose la vie sauve, en échange de la reddition. En Alsace, les bandes de Rustauds volent alors au secours de Saverne assiégée. La rencontre a lieu à Lupstein, à quelques kilomètres à l’est de Saverne. Les cinq mille Rustauds sont écrasés par les troupes du Duc. La bataille est terrible et inégale, les survivants seront massacrés dans le cimetière du village. Trois jours plus tard, les quelques quinze mille Paysans assiégés dans Saverne, confiants dans la parole du Duc de Lorraine, ouvrent les portes de la ville. Les malheureux seront tous massacrés, passés au fil de l’épée, un bain de sang terrible et systématique. Erasme Gerber est pendu à un arbre sur le champ de bataille.
La cruauté de l’armée ‘catholique’ et ses débordements sanguinaires sèment la terreur parmi les bandes de Rustauds. La bande d’Altorf se replie alors sur Obernai. Selon J. Gyss, le 19 mai, un ultime assaut des Paysans est repoussé à la Porte dite de l’Eglise (Kirchtor) par la garnison de la Ville. Mais les Lorrains sont déjà à Dachstein. L’armée des Rustauds lève le siège et se replie vers le Sud, avant de livrer bataille au duc de Lorraine.
La dernière bataille du Bundschuh de 1525 eut lieu le soir du 20 mai à Scherwiller, sur les pentes de l’Ortenberg. Elle fut sans surprise : la troupe des militaires, bien armés et entraînés, du Duc de Lorraine, écrasa sans difficulté les six mille paysans munis, pour la plupart, de fourches et de fléaux. Ce fut la victoire totale de l’armée lorraine, puis le massacre sanglant des Rustauds.

L’insurrection écrasée, le Duc Antoine rentra benoîtement chez lui par le Val de Villé, emportant un butin important, fruit des pillages de son armée dans sa chevauchée alsacienne. Les Lorrains avaient ravagé le pays plus encore que les Rustauds, le souvenir ne s’effacera pas avant longtemps. Il ne restait plus alors que de petites groupes de paysans en fuite, que les milices des villes et les garnisons des châtelains s’empressèrent de pourchasser et d’exterminer. Une terrible répression devant les tribunaux perdura pendant des mois, contre tous les pauvres gens suspectés, ou même simplement dénoncés, pour un lien quelconque avec le Bundschuh.

La Guerre des Rustauds était née de revendications simples de gens simples, elle se termine dans un bain de sang. L’Eglise et les puissants gardent leurs prérogatives. Les paysans ont perdu leurs récoltes et leurs terres pour les plus chanceux, et, pour cent mille d’entre eux, leur vie. Tout avait été vain.
La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans

Illustrations

  • Emblème des paysans du Bundschuh, église de Dorlisheim
  • Paysans et chevaliers
  • Tambour et porte-bannière, S. Beham, 1525
  • Paysan, porte drapeau de la Liberté
  • Massacre de Saverne, Hinkende Bote, 1829
  • Paysans emmenés en captivité, Tite-Live, 1523
  • Plaque de l’ossuaire de Dambach, PiP

Sources

  • J. Gyss, Histoire de la Ville d’Obernai, 1866 La Ville d’ Obernai assiégée par les Paysans
  • A. Wollbrett, La guerre des paysans, SHA Saverne, 1975
  • J.M. Boehler, Clément Ziegler, un prédicateur populaire au pied du Mont-Sainte-Odile, 1975
  • G. Bischoff, La guerre des Paysans, 2010

Nous avons donné un bref résumé des faits concernant le Mont. Il convient de se reporter au livre de G. BIschoff pour une vue d'ensemble du conflit.

Tentative de restitution des évènements de 1525 autour du Mont-Sainte-Odile

Février 1525
Premières réunions publiques dans les prés entre Boersch et Saint Léonard, premiers prêches de Clément Ziegler.
La sédition gagne Obernai, la Merztgasse et Bernardswiller
Le magistrat d’Obernai disperse les partisans par la force.
Interdit de prêche sur les terres d’Obernai, Clément prêche à Altorf, à la Robertsau
Saint Léonard devient le quartier général des insurgés, des habitants de Boersch les rejoignent.
Menaces contre Truttenhausen,
Rumeurs d’attaque contre Hohenburg.
Manifestation à Saint Léonard contre les prêtres concubinaires

Mars 1525
La troupe de Saint Léonard prévoient d’envahir Hohenburg, Niedermunster et Truttenhausen

Avril 1525
2 avril, Clément Ziegler harangue la foule dans le cimetière de Heiligenstein. Les meneurs sont emprisonnés par le seigneur de Barr. Soulèvement des villages et libération des prisonniers.
La milice d’Obernai occupe le faubourg.
D’autres bandes d’insurgés occupent le prieuré de Feldkirch ( Niedernai) , la chapelle du Glöckelberg ( Innenheim) ,Ittenweiler.
10 avril, nouveau rassemblement à Bernardswiller.. Clément Ziegler prêcherait à la Haart devant 400 hommes.
12 avril : attaque de Truttenhausen menée par Ludwig Ziegler.
Occupation de Hohenburg et Niedermunster.
Rassemblement de Molsheim.
17 avril, attaque et pillage d’Altorf pour la troupe d’Erasme Gerber. ( estimée à 12.000 hommes )
Menaces de siège d’Obernai, par la troupe d’Altorf, même sommation par ceux de Truttenhausen.
17 avril, prise d’Ebersmunster. Le 19, Neubourg. Le 20 Ittenwiller Le 24, Marmoutier. Le 25, Schwarzach… mais aussi Haslach, Saint Quirin et tant d’autres.
Lettre de menaces de Ludwig Ziegler datée du 22 avril

Mai 1525
4 mai :Ludwig.Ziegler. réfute les accusations de vouloir incendier Hohenburg et Niedermunster.
Menaces sur Wissembourg
Congrès des paysans à Molsheim
Marche de la bande d’Ebersmunster vers le Piémont
16 mai : bataille de Lupstein
17 mai : massacre de Saverne ~15000 morts !
18 mai : siège de Kaysersberg par ceux d’Ebersmunster
19 mai : reflux de la bande d’Altorf qui tente de prendre Obernai. Attaque à la porte de l’Eglise, vers Rosheim… échec et jonction avec ceux d’Ebersmunster…
20 mai - bataille de Scherwiller ~6000 morts

 

Le massacre de Saverne

Le massacre de Saverne

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fiaschi-hilbert 31/05/2014 07:55

je souhaite voir l'article sur les enblèmes du boeuf rue de mars à Obernai

PiP 31/05/2014 08:28

Bonjour Monsieur Fiaschi... l'article sur les emblèmes d'artisan est paru ce mois. Allez sur la page accueil , vous le trouverez. Cordialement. PiP

Francois 04/12/2013 17:09

Je me mets à jour dans les articles récents sur le mont!
Tu avais souvent évoqué la révolte des Rustauds, mais je ne connaissais pas vraiment l'histoire. C'est bien triste...

PiP 06/12/2013 17:28

Et pourtant, j'ai fait soft... très soft... mais la lettre de Ziegler est vraiment un chef d'oeuvre!