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Autour du Mont-Sainte-Odile

La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )

17 Mars 2014 , Rédigé par PiP, vélodidacte

La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Dreistein, avril 1525…..

Jérothée de Rathsamhausen a réuni ses lieutenants dans la grande salle du Nouveau Château de Stein. Autour de lui les quelques hommes en armes font silence, le seigneur ne les accueille que rarement dans cette partie de sa demeure. Un rien intimidés, inquiets, ils admirent la splendeur de la salle, la grande baie aux sept fenestrons, la cheminée bien garnie, les tentures riches en couleurs qui parent les murs de grès, les larges coffres. Ils sont quatre à avoir rejoint Jérothée de Rathsamhausen et ses cousins, Gerhart et Thimothée, qui, ce jour, portent déjà leurs armes aux couleurs de la famille malgré l’heure matinale. Tous se taisent. Le gros bonhomme toujours essoufflé qui ne sait comment se tenir, c’est Sigismond de Meistratzheim. Sigismond sert au Dreistein depuis de longues années, il est le chef des gardes. Johan et Conrad, ses deux sergents, se tiennent un pas en retrait de leur chef. Mal à l’aise, ils ne savent quelle attitude adopter. Ulrich est le plus jeune, un simple archer, svelte, blondinet ; moitié soldat, moitié page. C’est un jeune garçon que Jérothée de Rathsamhausen a remarqué voilà quelques mois dans son village de Hohenburgweiler, tout proche, et fait venir au Château. Tous le considèrent un peu comme le protégé du seigneur. Ulrich connaît bien la grande salle du château, il assiste le plus souvent aux repas donnés par les Rathsamhausen, dans son habit de page aux couleurs vives. Aujourd’hui, il se demande pourquoi il est convié à cette réunion entre seigneurs et chefs des gardes. Et quelle est la raison de ce lourd silence ?
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Depuis plusieurs semaines déjà, la vie a bien changé au Dreistein. Dés l’annonce de l’occupation de la prévôté de Truttenhausen par les Rustauds dirigés par Ludwig Ziegler, les fêtes ont cessé au château, pour faire place à une atmosphère plus lourde. Un jour dernier, la famille du seigneur a quitté la forteresse en toute hâte pour gagner la Ville d’Obernai, réputée plus sûre. Elle s’est réfugiée dans la cour dîmière de Frytelzehenden, non loin du beffroi de la Ville. Ce fut un gros convoi qu’Ulrich avait vu partir. Sous bonne escorte, les dames étaient parties les premières avec leurs servantes, le chapelain était aussi du voyage. Les lourds chariots ont emporté leurs parures et les coffres de vaisselle. Ulrich n’avait pas bien compris. Les chevaux et les chariots ne sont plus reparus et le silence s’est installé. Peu à peu, le château s’est vidé. Un cuisinier a prétexté un deuil pour quitter sa place, quelques valets ont nuitamment déserté les burgs. Jour après jour, l’attente au Dreistein s’est faite plus pesante, au rythme des messagers qui apportent les nouvelles toujours plus alarmantes de la plaine.
L’abbaye d’Altorf est occupée, les moines auraient été massacrés, l’abbé aurait été pendu. Les Villes d’Obernai et de Rosheim ont fermé leurs lourdes portes. A ce qu’on entend des rares visiteurs, les Rustauds sont toujours plus nombreux sur leur campement dans la plaine. D’abord mille, on parle de cinq mille aujourd’hui. Vont-ils s’en prendre à Hohenburg ? Ulrich est d’un contact facile. Le jeune homme, curieux, a voulu parler avec les hommes, comprendre. Il s’est d’abord tourné vers son chef. Et le vieux Sigismond l’a rassuré. Non, il ne croit pas à un réel danger : les gueux n’oseront pas monter vers les couvents. Ils respecteront Hohenburg et le souvenir de la Sainte Patronne de l’Alsace. Imaginer le contraire serait un pêché. Et puis, a continué le vieil homme d’armes, l’Empereur enverra bientôt une armée pour disperser et anéantir les vilains. Il n’y a rien à craindre. Ulrich s’est senti quelque peu rasséréné. Pourtant, le soir, Ulrich a surpris une conversation dans la forge. Autour des braises, auprès du grand soufflet, quelques uns des valets de la basse-cour s’étaient réunis, comme à l’accoutumée, pour jouer aux dés, à la lueur du feu finissant. Ce soir-là, point de jeu, la discussion était vive, presque tous étaient là. François le potier se gaussait de la crédulité et de la bêtise des seigneurs. Il riait et il parlait fort, prenant chacun à partie, allant de l’un à l’autre.
« Bien sûr, qu’ils vont monter, ici ! Bien sûr, les Rustauds sont nos frères, nous sommes tous paysans et fils de paysans! Ne l’oubliez pas ! Ils vont venir, et alors, ces nobles qui nous crèvent à la tâche depuis toujours, ces nobles, nous les tuerons tous ! ».
Ulrich s’était esquivé, fort impressionné. Il avait réfléchi et avait préféré se taire. Comme son père, comme ses frères, avant de monter au château, de porter la livrée des Rathsamhausen, il avait porté lui aussi les ‘bundschuh’, les chaussures à lacets des paysans.
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Au matin, la sentinelle a sonné dans sa trompe du haut du donjon. Ulrich traversait alors la basse-cour du Nouveau Château. Tout de suite, d’instinct, Ulrich avait d’abord regardé Franz. Les mains rouges de glaise, le potier avait arrêté son tour et souriait en contemplant le sommet du Mont Saint Odile. Ulrich avait tourné la tête pour suivre le regard du potier. De lourds nuages de fumée s’élevaient au dessus de la forêt, Hohenburg était en flammes !
Dans le désordre qui avait suivi, un cavalier était venu, à bride abattue, confirmer la nouvelle redoutée. Ludwig Ziegler et sa bande ont quitté Truttenhausen dès l’aube pour se rendre au couvent de Niedermunster. Depuis quelques jours déjà, les nonnes avaient fui, emmenant leurs richesses et la riche Croix Reliquaire à l’abri des murs d’Obernai, les Rustauds n’ont rencontré sur place aucune résistance. Après un pillage et un sac en règle, les Rustauds ont mis le feu aux bâtiments conventuels de Niedermunster avant de monter à Hohenburg. Ils sont plusieurs milliers, armés de faux, de fourches, rien ne pouvait les arrêter. En haut du Mont, ils ont à nouveau trouvé un couvent vide, déserté par ses occupantes. L’abbesse, Agnès de Zuckmantel, était à Strasbourg depuis le début de l’insurrection. Elle avait emporté les ciboires, les croix d’or et de pierres précieuses, et surtout le riche manuscrit de l’Hortus Deliciarum, trésor d’Hohenburg. Ne restaient en haut du Mont que quelques servants désarmés et vite réduits à l’impuissance par la horde des Rustauds. Ludwig Ziegler a fait charger les meubles, les draperies et autres richesses que l’abbesse n’avait pu emporter sur des chariots qui redescendent déjà vers Truttenhausen. L’Eglise du Couvent a été dépouillée de ses ornements, et puis, comme à Niedermunster les Paysans ont mis le feu dans les cours, l’incendie s’est rapidement propagé aux toitures de bardeau, embrasant l’ensemble du sommet du Mont Sainte Odile. Ludwig Ziegler regarde, ravi, le spectacle grandiose de l’abbaye en flammes. Celui qui se fait appeler Chef des Frères Chrétiens de Trutthausen contemple son œuvre : un des couvents les plus renommés de cette Eglise Catholique abhorrée sera réduit en cendres, par lui, Ludwig Ziegler. Personne n’ a osé bouger. Personne ne s’est interposé, pas l’Evêque, pas l’Empereur. Pas plus que ces seigneurs de Rathsamhausen, pourtant chargés de défendre le Mont ! Ludwig rit de bon cœur en buvant le vin de l’abbesse. Se dressant soudain, Ludwig harangue sa troupe. Il désigne le château de Dreistein et ses fières bannières qui flottent au vent, un peu en contrebas du couvent, au sein de la forêt vosgienne.
« Ils n’ont pas osé venir à nous, et bien, nous irons jusqu’à eux, ces voleurs réfugiés derrière leurs murs. ».
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )La parole du chef s’est portée de groupe en groupe Une immense clameur a, un instant, couvert Mont et l’ armée des Rustauds a repris sa course. Elle marche sur le château de Dreistein.
Dans son Château de Stein, Jérothée de Rathsamhausen sait qu’il ne lui reste que peu de temps. Le cavalier ne peut avoir que quelques dizaines de minutes d’avance sur la bande de forcenés qui va déferler sur le Dreistein. Sa décision est déjà prise, il va fuir emmenant ses deux cousins et les quelques hommes d’armes sachant monter pour emmener les derniers chevaux. Fuir, car résister ne servirait à rien. Il faut faire vite. Tourmenté, il tourne sur lui-même, il cherche des mots qui ne viennent pas. Comment annoncer à ses hommes qu’il va les abandonner, les laisser seuls ? En quelques phrases maladroites et hachées, Jérothée parvient enfin à s’exprimer : il passe le commandement de la place de Dreistein à Sigismond de Meistratzheim, muet, ahuri par le poids d’une telle décision. Les deux sergents semblent comme cloués sur place, ils ont pris néanmoins l’air martial qu’ils estiment correspondre à la situation nouvelle. Peu de mots, tout est joué, le temps presse. Déjà, les Rathsamhausen quittent la pièce. Sur le seuil, Jérothée se retourne et croise le regard plein d’attente d’Ulrich. Le seigneur baisse les yeux. Jusqu’à présent, Jérothée avait pensé emmener son petit protégé avec lui, mais non. Décidément non, le jeune homme ne monte pas à cheval et ne serait qu’un poids dans sa fuite. Inutile et dangereux. Bouche et yeux grands ouverts, Ulrich est comme figé sur place. Déjà les hommes descendent l’escalier de bois, Ulrich les entend crier dans la cour, il entend piaffer les chevaux. Les ordres fusent, alors Ulrich va enfin jusqu’à la fenêtre à coussiège qui donne à l’ouest, au dessus de la porte : Ulrich voit fuir les Rathsamhausen vers la Badstub dans un nuage de poussière. Sans doute vont-ils prendre vers la scierie en contrebas, pense le jeune homme, ils prendront bien soin d’éviter la confrontation avec les Rustauds. Ulrich n’en croit pas ses yeux : Jérothée de Rathsamhausen fuit devant les Paysans, le seigneur abandonne ses hommes et son château. Jérothée de Rathsamhausen, son héros de toujours, n’est qu’un lâche.
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Dans la cour, Sigismond a repris ses esprits et a prestement rassemblé les hommes que les seigneurs lui ont laissés. Ils ne sont plus qu’une trentaine, et tous les meilleurs sont partis. Comment défendre une telle forteresse avec si peu de moyens ? Sigismond décide de rassembler ses forces dans le château du Milieu, ne laissant que quelques soldats pour tenir les deux autres châteaux de Stein. Johan tiendra avec quelques archers, comme il le pourra, le burg Oriental, Conrad restera dans le Nouveau château avec quelques hommes. Le gros de la petite troupe défendra le Vieux Château, siège quatre fois centenaire de l’avouerie d’Hohenburg. Le tout s’est fait très rapidement, et sans discussion : les ordres sont tombés, brefs, tranchants, dans le silence plombé qui a suivi la fuite des seigneurs. Johan et Conrad ont commencé par distribuer des armes aux valets d’écurie et aux petites gens qui vivent dans les basses cours pour augmenter les maigres forces à opposer aux Rustauds. Dans la cour du Nouveau Château, Conrad n’a pas compris le regard amusé du potier et de ses amis. Franz a pris l’épée qu’on lui tendait, et il s’est rassis tranquillement près de son tour.
Désigné par Sigismond, Ulrich est monté en haut du donjon, dans la petite guérite qui domine la coupole en pierres sèches. Il scrute à quelques cent mètres, la limite entre le pré qui dégage l’abord des châteaux et la forêt. Juste au dessous de lui, Sigismond met en place ses archers derrière les créneaux et dans les archères de la courtine sud du Vieux Château. Vu la hauteur des murs au dessus des profonds fossés, l’attaquant, s’il ne dispose pas de longues échelles, ne peut pénétrer dans la haute cour qu’en empruntant la barbacane. C’est là que les archers feront leur travail. Sigismond s’arrête un instant, pose ses larges mains sur ses hanches replètes. Il ne voit vraiment pas ce qu’il pourrait faire de plus. Le soleil de printemps fait luire sa cotte de maille et, dans le vent frais qui bouge ses cheveux blancs, Sigismond est un vieil homme. Il se sent observé, lève la tête, et voit le regard inquiet d’Ulrich posé sur lui. Il tente de réconforter le garçon .
« Ils ne viendront peut-être pas ».
Sigismond n’aurait pas dû prononcer ces mots. Leur seule chance, à l’évidence , c’est que les Rustauds dédaignent le Stein et redescendent directement à Truttenhausen, Sigismond le sait. Les défenseurs du Dreistein ne pourront rien faire, c’est évident : un homme contre plusieurs centaines ! Mais le vieux soldat s’en veut, il n’aurait pas dû le dire si clairement au garçon. Sigismond regarde encore Ulrich, cet enfant trop jeune pour mourir. Il ajoute en tentant de sourire !
« Et puis, s’ils viennent, c’est toi qui les verras le premier. Ulrich ! Dès que tu les vois, tu sonnes dans ta corne ! Et puis, viens me rejoindre, ici, sur la courtine. Sans attendre. »
Le jeune homme a acquiescé d’un signe de tête qu’il a voulu viril.
Une heure ne s’est pas écoulée depuis que les Rathsamhausen ont quitté le Stein. Le silence est retombé sur les burgs, écrasant. Sur les créneaux, tous les hommes ont les yeux levés vers le Mur Païen. La vieille muraille marque la limite de la forêt : c’est de là qu’ils viendront. Entre le Mur et le Stein, la vaste prairie en fleurs est vide. Plus un bruit. Un peu plus haut, Hohenburg brûle toujours. Les torches de feu s’élèvent au dessus de la forêt.
Soudain, comme une vague immense, les Rustauds ont quitté les bois, ils ont passé le Mur et descendent, multitude, inexorablement vers le Dreistein. La clameur qui les accompagne ferait reculer les plus courageux. Combien sont-ils ? Mille, deux mille, cinq mille ? Le pré s’est empli en un instant et il en vient toujours de toutes parts. Ils portent des haches, des faux, des échelles, des torches enflammées, et même un bélier. Leur arrivée pourtant attendue s’est faite soudainement. En quelques minutes, ils sont au pied des murs devant les portes. Avec leur bélier, les Rustauds s’attaquent d’abord au Château Oriental. D’autres ont apportés des branchages et des herbes sèches, ils allument des feux devant les portes des deux autres burgs. Le manque de réaction des châteaux semblent les amuser. Pas une flèche, pas un soldat visible, pas de riposte. Le bruit des cors, et les chants des Paysans, leurs cris de guerre et de haine emplissent l’espace.
Lorsque la première porte du Burg Oriental a cédé aux coups répétés du bélier, les Paysans se sont rué en hurlant dans la barbacane. Johan avait bien placé ses quelques archers sur la grande bretèche qui protège l’entrée au Nord. C’était l’endroit le plus propice pour arrêter l’attaquant. Mais que faire à une poignée contre cette foule ? Des flèches ont été tirées, elles ont atteint leurs cibles, mais elles n’ont fait que freiner, un court instant, l’avance de la marée des assaillants. Quelques minutes plus tard, les Rustauds sont devant la deuxième porte qui va céder comme la première. Johan ne pourra rien. Bientôt, dans les cris de victoire des Paysans, le Burg Oriental est tombé ! Les quelques soldats qui avaient gardé leurs armes sont égorgés. Les écuries et la petite forge sont déjà la proie des flammes. La foule des Paysans grimpe dans les étages du burg.
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Dans le Nouveau Château, la situation a basculé plus rapidement encore. Dés le signal de l’arrivée des Rustauds, Conrad avait fait verrouiller les portes. Ulrich a eu tout juste le temps de rejoindre prestement son poste auprès de Sigismond de Meistratzheim dans le Château du Milieu. Comme Conrad et ses archers montaient sur les remparts, Franz-le-potier et les autres petites gens de la basse cour les ont prestement désarmés. Ils ont précipité Conrad du haut des murs et ils ont brandi sur la courtine une bannière portant le Bundschuh ! Franz a fait alors ouvrir les trois portes et les valets ont rejoint, sous les acclamations, la troupe des Paysans. En quelques minutes, deux des châteaux de Stein sont passés aux mains des Rustauds. Déjà les portes des basses cours du dernier château ont cédé et les Rustauds avancent dans la cour. Sigismond et ses archers sont en place et ne bougent pas. L’ordre est d’attendre l’assaut et de ne pas gaspiller les pauvres munitions des assiégés.
Ludwig Ziegler s’avance alors et demande à parlementer avec les Rathsamhausen. Sans même attendre de réponse, très en verve, le Chef des Chrétiens de Truttenhausen commence sa diatribe de sa voix. Il veut obtenir la reddition du château.
« Au nom de Dieu tout bon et tout puissant, rejoignez notre cause, soldats. Le noble peuple de Truttenhausen vous le demande ! Ouvrez vos portes, cessez de lutter contre vos frères pour cette Eglise impie qui vous trompe et vous vole. La vie sauve sera accordée à tous ceux qui rendront les armes. Regardez, la bannière du Bundschuh flotte déjà sur votre donjon. Votre sacrifice serait inutile, écoutez notre amicale demande. Rendez aux pauvres serviteurs du Christ ce que les seigneurs et les faux prêtres, vendeurs d’indulgences, leur ont volé des siècles durant. »
Chaque phrase de leur chef est ponctuée par les cris des Rustauds. Ludwig sait la force et l’emprise de son discours sur les déshérités. Il peut parler pendant des heures sans lasser son auditoire. Il fait des gestes amples, désigne la bannière que le potier brandit en haut du donjon. Ludwig s’est tu un instant et Sigismond de Meistratzheim s’est légèrement avancé sur la courtine. Au nom des Rathsamhausen qu’il sert depuis si longtemps, Sigismond se doit de répondre, d’empêcher Ludwig de parler plus longtemps. Les phrases de cet homme sont plus dangereuses que tout. Le vieux soldat ne trouve que quelques pauvres mots.
« Soit maudit et va rejoindre le diable ! ».
Sigismond a joint le geste à la parole. De la courtine les archers en position ont lâché une volée de flèches qui s’est abattue sur le groupe des Rustauds qui entourent le Chef des Chrétiens. Ludwig, furieux de voir ses proches tomber, lance alors ses hommes à l’assaut.
« Pas de quartier ! La mort, la mort ! »
Les échelles sont déjà dressées contre les murailles. Sur la courtine nord, prenant les gardes des Rathsamhausen à revers, les premiers Rustauds ont pris pied, parmi eux, un grand gaillard tend déjà son arbalète. Le premier carreau tiré sera pour le vieux Sigismond qui tombe dans les bras d’Ulrich.
« Sauve-toi, mon garçon, sauve-toi ! »
Couvert de sang, terrorisé, le jeune homme s’est relevé, d’un bond il a sauté dans la cour, où la dernière porte ne résistera plus longtemps. Il a traversé les salles vides du château, renversant les chaises sur son passage et s’est réfugié, dans le petit réduit sous l’arc du mur bouclier. C’est le dernier endroit où les Paysans viendront, le plus reculé du château, le dernier refuge. Ce sera dans quelques minutes. Sous l’arc en plein cintre, Ulrich s’est recroquevillé sur lui-même, il sanglote, il a pissé sous lui, il tremble, il a peur : il ne veut pas mourir comme le vieux Sigismond.
La fin des châteaux de Dreistein ( fiction )Dehors, les combats ont été des plus brefs, les malheureux soldats ont vite été submergés par le nombre. Egorgés, jetés par dessus les murs, achevés à la fourche, à la hache ou à la faux. Quelques uns ont tenté de sauver leur vie en fuyant dans les salles, mais le château fort n’offre pas d’autre issue que la lourde porte de bois. Elle a fini par céder et est tenue par le flot monstrueux des assaillants. Les tentatives de fuite ont été vaines et de courte durée. Des courses folles stoppées net par une flèche ou un coup de fourche, sans espoir. Quelques minutes, quelques cris d’effroi ou de douleur, c’était fini. Dehors, on a traîné le cadavre de Sigismond jusqu’aux pieds de Ludwig Ziegler. Le chef n’a eu qu’un bref regard pour le seul homme qui lui ait, un court instant, tenu tête au Dreistein.
« L’imbécile ! Il est mort pour rien, en place de son maître, qui ne lui dira un merci, ni ne fera dire messe ! »
Ludwig a craché sur le corps et l’a fait jeter dans la citerne du château.
Le siège des trois fiers châteaux de Stein n’aura pas duré plus d’une heure. Les Rustauds pillent le Dreistein, les coffres sont forcés, les Paysans s’amusent des vêtements aux riches couleurs, ils montent dans les étages, brisent les magnifiques fenêtres qui faisaient la fierté des Rathsamhausen. Dans les cheminées, ils brûlent les tables et les bancs, bien décidés de ne rien laisser de la splendeur passée. Ludwig Ziegler fait détruire les livres de Jérothée, les tentures, les poêles qui chauffaient les dames, tout….il ne veut rien laisser, aucune trace de cette puissance haïe et aujourd’hui définitivement révolue. Des fagots sont amoncelés sous les escaliers et les planchers de bois, tout doit être brûlé, anéanti.
La fureur dévastatrice de Ziegler et des Rustauds a duré jusqu’au soir. La nuit tombée, à l’entour des burgs en flammes, on y voit comme en plein jour. Hohenburg et le sommet du Mont sont encore en proie à un gigantesque incendie. Les Paysans ont attrapé, tué et plumé les volailles. Les porcs ont été égorgés, vidés. Ils rôtissent sur les grands feux qui sont nombreux, de place en place, dans l’ensemble du pré qui entoure les burgs détruits. Les tonneaux des Rathsamhausen ont été mis en perce. Les Rustauds fêtent joyeusement leur victoire sur ce monde injuste qui ne reviendra plus. Ludwig parle des futures victoires.
« Demain, nous poursuivrons les pleutres, ces chiens de Rathsamhausen. Nous prendrons Obernai, puis Rosheim. Les bonnes gens de ces villes nous rejoindront. Tout le peuple d’Alsace se soulèvera, nous irons jusqu’à Strasbourg, d’où nous chasserons l’Evêque. Alors l’Empereur devra bien nous écouter et adopter les justes principes de notre Chartre ! Le Bundschuh sera victorieux et les injustices ne seront plus ! »
Un peu plus loin, Franz le potier écoute le tribun de Truttenhausen. Franz est heureux, assis sous sa bannière, il ne croyait pas une telle fête possible. Lui, le potier à qui le seigneur ne parlait guère, lui, Franz, boit le vin des Rathsamhausen, dans leur propre vaisselle ! Il mange la viande de leurs cochons ! Leurs maudits châteaux éclairent la fête comme de vulgaires chandelles. Et tous les compagnons, des gens simples, rient et chantent comme et avec lui. Quelle fraternité ! Il est heureux, Franz ! Demain, il partira avec les autres. Et Ziegler les conduira jusque dans Obernai, toute proche. La Ville est opulente, la fête n’en sera que plus grande. Les bourgeois ont raison d’avoir peur ! Les ripailles et les chants ont duré tard dans la nuit. A l’aube, les Rustauds ont levé le camp pour redescendre dans la plaine avec leur butin, ne laissant derrière eux que des ruines fumantes. Le grand pré qui monte jusqu’au Mur Païen porte la trace de la fête de la nuit. Foyers encore rougeoyants, restes de repas, ustensiles en tout genre, volés dans le château pour être abandonnés ensuite… tout n’est que désolation. Le silence est complet, même les oiseaux ont déserté le lieu sinistre où toute vie semble avoir disparu.
Dans sa cachette, Ulrich reste prostré. Toute la nuit, il a entendu le crépitement du brasier, l’effondrement dans un raffut assourdissant des planchers, les rires et les chants des Rustauds. Il ne sait plus comment il a eu la présence d’esprit de se glisser dans le passage étroit qui, du mur bouclier, mène jusqu’en bas, dans les fossés, entre les deux châteaux affrontés. Lorsque les Rustauds sont entrés dans le réduit, ils n’ont fait que le traverser pour gagner la petite poterne sur le rocher. Ulrich les a entendus tout proches, moins d’un mètre. La poterne était déserte et les Paysans étaient repartis sans sonder la cache, où l’enfant s’était faufilé. Ulrich est resté là, toute la nuit, terrorisé, sans oser bouger, pensant être découvert à chaque craquement.. Malgré la chaleur de l’incendie tout proche, malgré les fumées, l’enfant est resté silencieux. à l’abri de l’énorme mur et personne n’a remarqué sa disparition.

Lorsqu’à l’aube les Rustauds ont levé le camp, Ulrich est resté encore de longues heures derrière la dalle de grès qui dissimule le passage. Il ne voulait plus bouger, jamais. Ne pas sortir, jamais. Et puis, finalement, le garçon a eu trop soif, et faim. Il s’est alors laissé filer dans la faille qui sépare les deux rochers pour rejoindre les fossés. A sa grande surprise, il fait grand jour, le soleil est haut dans le ciel et Ulrich est seul dans les ruines. Dans les fossés, il a dû enjamber les corps de ses compagnons d’hier. Il a rejoint les basses cours puis s’est aventuré dans les parties hautes du château encore fumantes. Là encore, des corps massacrés, et puis la désolation des burgs détruits. Les lourdes poutres posées sur les corbeaux ne portent plus de planchers, les toitures se sont effondrées, les fenêtres ont volé en éclats. Il ne reste rien de la splendeur d’hier. Un silence terrible règne dans le lieu dévasté. Tremblant, Ulrich a quitté le burg. Il n’a plus qu’une idée, fuir ce lieu maudit et ses peurs de la nuit. Il s’éloigne tête basse. Dans le pré, près d’un foyer, il se débarrasse de son justaucorps souillé, couvert du sang de ses amis. Il se couvre à la hâte de hardes abandonnées par les Rustauds. Il jète ses chausses et, pieds nus, il dévale le chemin qui mène à la Sägmühl sur le ruisseau de Vorbach. La scierie, elle aussi, est déserte, les bûcherons et les scieurs ont fui la bataille et ne sont pas revenus.
Dans le ruisseau, le garçon s’est lavé le visage, les mains, il a bu longuement. Puis il s’est assis sur un rocher de grès. Que va-t-il faire ? Tête basse, il semble réfléchir. Autour de lui, l’eau claire du ruisseau coule de pierre en pierre, les pervenches se penchent au vent, les premières feuilles vert tendre des ormes et des hêtres tranchent avec la couleur sombre des résineux. Il n’est plus qu’un enfant, les pieds dans l’eau, dans un paysage idyllique. Comme il est loin des horreurs de la nuit ! Soudain, Ulrich se lève d’un bond. Du revers de la main, il coiffe sa tignasse blonde et reprend son chemin. Il a l’air et la démarche décidés de celui qui a choisi : il sait où il va. Pendant quelques minutes, la pente est rude dans les pins, puis le sentier oblique vers la droite à mi-hauteur. Un peu plus loin, Ulrich arrive à l'orée du bois. Au bout de la prairie récemment essartée, Ulrich contemple le petit groupe des maisons basses avec leurs cheminées, les étables de bois, les quelques animaux dans les près, le maigre champ où le blé est levé. Dans un jardin, une vieille femme travaille. L’enfant s’est arrêté, il s’est redressé, et, enfin, il sourit : c’est son village.
Hohenburgweiler est un hameau retiré du monde, sans remparts, sans nobles, sans église, sans soldats, sans château. C’est là qu’Ulrich veut vivre et oublier la folie des hommes.

 

FIN

 

La fin des Châteaux de Stein

Dans la fiction qui précède, nous avons placé la fin de l’occupation des Dreistein lors de la Guerre des Paysans. Aucun témoignage, aucun texte pour conforter cette hypothèse, seulement quelques indices.

  • Dès le quinzième siècle, on voit l’intérêt pour les châteaux de montagne baisser. La famille de Landsberg s’installe déjà dans la plaine à Niedernai, où la nouvelle demeure est plus agréable et plus proche de la Ville. Il est vraisemblable que les Rathsamhausen optent de même pour leurs résidences d’Obernai ou de Sélestat. L’essor économique des Villes et la puissance militaire que leur donnent les nouvelles murailles déplacent encore les centres de pouvoir vers la plaine. Si les châteaux qui dominent directement l’Alsace gardent une certaine influence, les burgs de montagne sont peu à peu délaissés. Lorsque certains comme Waldsberg et La Roche deviennent de véritables repaires de brigands, ils sont alors simplement détruits.
  • L’introduction de l’artillerie lors des sièges change également la donne. L’intérêt stratégique de places fortes conçues avant l’utilisation des couleuvrines et des canons est bien faible. Les burgs les plus importants ou bien mieux situés connaîtront des adaptations aux armes nouvelles. Les autres, trop éloignés, péricliteront.
  • Au quinzième siècle, la situation des couvents change aussi, peu à peu. Dès 1358, on voit l’empereur Charles IV rappeler à l’ordre les abbesses de Sainte Odile pour une observation plus stricte de la règle monastique, les débordements étaient nombreux. Plus tard, la Réforme de Luther affaiblit l’attrait des pèlerins pour les reliques et la vente des indulgences révolte le peuple. Les fonctions d’avoué de Hohenburg et de Niedermunster n’ont alors plus l’importance et la signification d’antan ; les décisions civiles qui concernent les couvents sont prises à Obernai ou à Strasbourg. On comprend mieux les difficultés financières connues par les Rathsamhausen.

Alors, lorsqu’en 1525, la bande des Rustauds de Truttenhausen sous la direction de Ludwig Ziegler investit, pille et brûle les couvents, quelle est la situation sur le Mont ? Les abbesses se sont réfugiées à Strasbourg. Les richesses des couvents sont à l’abri des murs d’Obernai. Le manuscrit de lHortus Deliciarum a été mis sous la protection de l’évêque de Strasbourg, d’abord à Strasbourg, puis, une fois le calme recouvré, placé à l’abri dans son château de Saverne. La Croix de Niedermunster sera, de la même façon, déplacée à Saverne puis à Molsheim… Les Rustauds n’ont sans doute trouvé que peu de gens sur place, ils ont pillé et incendié les bâtiments. Ont-ils poussé leur avance jusqu’au Dreistein ? On ne sait. Vu la proximité immédiate, c’est pourtant plus que vraisemblable. Les Paysans ont dû trouver les burgs munis d’une faible garnison, peu encline à se battre contre cette foule de gueux. Ils ont enlevé rapidement la place avant d’en voler les quelques richesses, puis de la vouer aux flammes et de redescendre dans la plaine.

Quelques années après le passage des Rustauds, les tentatives de reconstruction des couvents seront anéanties par de violents incendies en 1535. C’est la fin définitive du couvent de Niedermunster qui ne sera plus relevé. Quelques mois plus tard, Hohenburg sera également abandonné, avant sa reconstruction par les Prémontrés. Les vieux burgs sur le Mont Sainte Odile désert ne présentaient plus guère d’intérêt : il n’y avait plus rien à défendre. Il est vraisemblable qu’ils aient été laissés dans l’état par les Rathsamhausen. L’examen des ruines va dans ce sens, rien ne laisse paraître de modifications tardives, alors que l’utilisation des armes à feu se généralise et oblige à modifier, pour le moins, les antiques archères. Si on trouve ces adaptations au Landsberg, à Ottrott et au Kagenfels, rien sur le site du Dreistein. Les châteaux de Dreistein sont vraisemblablement restés à l’abandon dès 1525.

En 1550,l’empereur Charles Quint accorde une lettre d’investiture à Jean - Georges de Rathsamhausen, ainsi qu’à ses frères et cousins, Hartmann, Jacques, Conrad et Dietrich. La liste des fiefs est longue et détaillée, on y retrouve le château de Lutzelbourg avec ses dépendances, une part du village d’Ottrott avec la cour franche, des terres et des biens sis à Obernai, Bernardswiller, Meistratzheim, et Saint Nabor, le château de Waldsberg, Hohenburgweiler et enfin les châteaux de Dreistein. Il semble que, déjà à cette époque, le Dreistein n’était plus qu’une ruine dans la forêt. Pour les Rathsamhausen, l’important alors était de faire reconnaître leurs droits sur la forêt avoisinante et les revenus attenants. La possession des vieux burgs déjà ‘moyenâgeux’ n’était plus un enjeu.

Au fil des ans, puis des siècles, la forêt va reprendre ses droits, les pillards vont venir voler les plus belles pierres des châteaux, enlever les dalles des chemins de ronde, la pluie et le vent vont s’attaquer aux barbacanes, à la coupole de pierres sèches du donjon, les remplages des fenêtres vont rouler dans les fossés, les lierres puis les arbres vont envahir le site. Le temps qui passe fera du Dreistein ce qu’il est.
Dans ce lieu si retiré des Vosges, les ruines du Dreistein sont somptueuses et réservent un souvenir inoubliable à qui saura les découvrir.

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Illustrations

  • Photographies du Dreistein, PiP
  • Les soldats du Saint Sépulcre, église d’Obernai, PiP

 

Les châteaux de Dreistein

Les châteaux de Dreistein

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Francois 01/05/2014 19:15

C'est un extrait de ton bouquin sur le chateau, non ?

PiP 01/05/2014 19:22

Un peu , mon neveu !
Mais qui a lu cet ouvrage magnifique ? à part toi et moi ?