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Autour du Mont-Sainte-Odile

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit

17 Avril 2014 , Rédigé par PiP vélodidacte

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit Sur ce site, à ce jour, nous avons consacré une dizaine d’articles à l’ Hortus Deliciarum. Ce manuscrit fut rédigé par Herrade de Landsberg au douzième siècle. Aujourd’hui, nous tentons de retracer les péripéties de la destinée étonnante du codex de Hohenburg, l’abbaye du Mont-Sainte-Odile.

Les abbesses Relinde et Herrade

  • 1141 Relinde, abbesse de Hohenburg, fut appelée par l’empereur Frédéric Barberousse. Sa tâche est de relever les couvents du Mont dévastés quelques années plus tôt par Frédéric le Borgne. Relinde pratique le dessin et la peinture, la musique et la poésie latine qu’elle a appris au couvent de Bergen, sis près d’ Eichstaett en Bavière. Relinde forme Herrade qui est vraisemblablement arrivée à Hohenburg dés 1141.
  • 1167 Herrade de Landsberg devient abbesse de Hohenburg à la mort de Relinde. L’œuvre d’ Herrade sur le Mont et aux alentours est considérable. Son action de reconstruction à Hohenburg, Saint Gorgon, Truttenhausen et à Niedermunster marque les lieux. Herrade est une grande dame de son époque. Elle correspond avec les abbés et savants de l’Europe, mais aussi avec le pape Luce III. Elle a la sagesse d’entretenir de bonnes relations avec Frédéric Barberousse, puis avec son fils Henri VI le Cruel.

L’ Hortus Deliciarum est l’œuvre d’ Herrade. Deux cent cinquante cinq feuilles grand format et soixante neuf feuillets. Des textes variés traitant de sujets religieux, mais bien d’autres encore. Des poésies parfois mises en musique. Plus de trois cent dessins mis en couleurs. C’est le premier traité de cette importance rédigé par une femme.
Nous analyserons la forme et le contenu de l’Hortus dans un prochain article, aujourd’hui nous nous en tenons à son histoire.
Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit

La stèle romane exposée dans le cloître du Mont-Sainte-Odile présente sur une des trois faces sculptées une vierge à l’enfant.

A ses pieds, les abbesses Relinde et Herrade semblent lui proposer un livre ouvert.

Bigre, ne serait-ce pas l’image de l’ Hortus Deliciarum ?

 

La rédaction de l ‘Hortus Deliciarum

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit
Le manuscrit d’Herrade n’est pas daté. Cependant deux indices se sont glissés dans le document. La première date apparaît dans un texte traitant des fêtes glissantes du calendrier. ‘Si queritur ab aliquo quo tempore factum est, anno millesino centesimo quinquagesimo nono ab ID’ ( ID pour incarnatio domini.)
Il semble donc qu’Herrade ait commencé l’écriture de l’Hortus, dés l’année 1159, sous le règne de Relinde, alors qu’elle était une simple sœur à Hohenburg.
Par ailleurs, une page est réellement datée : ‘ facta est haec pagina anno MCLXXV’. Cette page a été créée en 1175, nous dit Herrade. 1159 et 1175, ce sont les seules dates explicites que nous possédions.
L’année 1180 a souvent été avancée comme celle de la fin de la rédaction du codex. Cette date provient d’une copie effectuée tardivement par les Chartreux de Molsheim, qui disposaient peut-être de plus d’informations que nous même. Elle n’est cependant pas avérée. De nombreux spécialistes pensent que la rédaction s’est poursuivie plus avant , peut-être même après la mort d’Herrade qui survient en 1195. Herrade était alors âgée de 70 ans environ, elle était abbesse depuis 28 ans. Elle venait d’accueillir la reine Sybille à Hohenburg, la reine de Sicile était alors captive d’Henri VI.
Un dessin de l’Hortus est consacré aux Arts Libéraux. En bas de page, Herrade a représenté les poètes païens. On les voit écrire à la plume, tailler celle-ci. L’encrier est fiché dans un coin de l’écritoire. C’est vraisemblablement dans un tel décor, avec ces instruments, qu’ Herrade a rédigé l’Hortus

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit

Le périple de l’ Hortus Deliciarum au travers des textes historiques

  • 1521 - Plus de trois cent ans plus tard, Jérôme Gebwiler est le premier historien à parler de l’Hortus. Jérôme voit le manuscrit à Hohenburg lors de sa visite. Il consulte le document et le décrit précisément dans son livre ‘Leben der Heilige Odilia’.

Le Mont-Saint-Odile tout au long de son histoire a connu de multiples incendies. Il a également subi les conséquences de la Guerre des Rustauds en 1525. Le précieux manuscrit d’Herrade était alors conservé avec les reliques au plus profond du couvent. C’est ainsi qu’il aurait échappé alors à la destruction.

  • 1546 - L’incendie fait rage à nouveau à Hohenburg. Le désastre est complet. L’abbesse et les sœurs doivent abandonner les lieux pour rejoindre Strasbourg. L’Hortus est sauvé des flammes. L’évêque Erasme de Limbourg ordonne sa translation aux archives de son château de Saverne.
  • 1550 - Bruschius publie dans sa chronique ‘Chronologia Monasterium’ le prologue du manuscrit, ainsi que quelques poèmes d’Herrade.
  • 1592 - Herzog, dans sa Chronicon Alsatiae, cite également l’ Hortus dont il publie le début du prologue, traduit en allemand. ( livre III, p. 21 )
  • 1595 - Crusius . ( livre XI, pars II ) reprend une vingtaine des vers déjà publiés par Bruschius.

‘ Salue, cohors virginumHortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit

Hoheneburgensium

Albens quafililium

Amans Dei filium.’…

  • 1598 - Le curé d’Ottrott Johan Schüttenheimer consulte le manuscrit à Saverne. En fait, Johan publie une nouvelle version du texte de Jérôme Gebwiler et il ajoute quelques remarques personnelles.
  • 1609 - Walch de Schorndorf le voit à Saverne.
  • 1625 - Jean Ruyr, dans les ‘Sainctes Antiquités de la Vôge’, cite Gebwiler. Le chanoine de Saint-Dié n’a jamais vu l’Hortus. Ecoutons-le cependant.

‘…auquel on a vu toujours des Dames très doctes et spirituelles, entre lesquelles aucunes par surcroît de perfection auraient été doctes en langue latine, et de fait il ( Jérome Gebwiler) mentionne avoir vu un très beau livre en latin intitulé ‘Hortulus deliciarum’ composé autrefois par Herradis Abbesse au dit monastère, issue de la maison noble de Landtsperg, et ce pour la bonne intention qu’elle avait de profiter à ses religieuses, qu’elle désirait entretenir en l’exercice de piété. Ce livre contenait un recueil des matières plus importantes à l’Edification de l’âme dévote tiré du vieil et nouveau testament, autant agencé que Docteur eut pu faire, avec épigrammes et compositions en rythmes très agréables à lire à tous hommes doctes.’

Jean Ruyr, Sainctes Antiquités de la Vôge

On ne sait en quelles circonstances et pour quelles raisons, mais le manuscrit de l’Hortus quitte Saverne, (entre 1610 et 1690) pour rejoindre le couvent des Chartreux de Molsheim. C.M. Engelhardt suppose que le château de Saverne était alors exposé aux différentes guerres et que le couvent a semblé plus sûr à l’évêque.

  • 1695 - Un chartreux de Molsheim effectue une copie du texte d’Herrade. C’est dans le prologue de cette copie qu’on retrouve la date de fin de rédaction de 1180 citée plus haut. (Le copiste dit avoir le codex depuis plusieurs années déjà.) Toujours selon Engelhardt, la qualité de la copie et les assertions du prologue sont plutôt fantaisistes et sujettes à caution. En effet, les pères de Molsheim suppriment les parties du texte d’Herrade qui leur paraissent dangereux. Il est vrai qu’Herrade avait son franc parler et que certains textes et certaines vignettes pouvaient apeurer les moines de Molsheim. Dans l’ Hortus, Herrade dénonce vivement et à plusieurs reprises les abus et désordres de la vie monastique de son époque.

Vraisemblablement à cause du ‘danger’ présumé, la présence de l’Hortus à Molsheim semble entourée de beaucoup de discrétion. A la même époque, la Croix Monumentale de Niedermunster, également à Molsheim est considérée comme un atout et fait l’objet de plus de ‘publicité’. Le ‘secret’ souhaité par les Chartreux explique peut-être que ‘nos’ historiens Laguille, Schoepflin et Silbermann restent si discrets, tout juste s’ils évoquent le nom du codex.

Lisons cependant ce que nous rapporte le père Laguille.
 

'Après sa mort ( Laguille parle Relinde), on choisit pour lui succéder Herrade de la noble famille de Landsberg, l’une des plus nobles d’Alsace. Outre qu’elle n’avait pas moins de zèle que celle dont elle avait pris la place, elle avait comme elle, quelque teinture de belles lettres qui la mettait bien au dessus du commun des personnes de son sexe ; et il nous reste encore des vers latins de sa façon qui n’ont pas toute l’ élégance que demande la délicatesse de notre siècle, mais ce qui vaut beaucoup mieux, ils sont un tissu de sentiments édifiants et d’expressions qu’une tendre piété semble avoir dictés. Elle donna à son ouvrage le titre de Jardin des délices, Hortus Deliciarum.'

Laguille fait ici preuve d’un sexisme courant dans son siècle, mais aussi d’une méconnaissance complète de l’Hortus. Le Jésuite parlait fort bien de ce qu’il ne connaissait pas. L'Hortus n'a rien d'un tissu de sentiments édifiants, croyez-moi!

 

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit

  • 1719 - Le prieur de Sainte-Odile Hugo Peltre semble avoir eu cependant le manuscrit entre les mains. Hugo donne le nombre des nonnes du temps d’Herrade, il parle des dessins. Ces renseignements étaient alors inédits.
  • 1751 - Son successeur Dionysius Albrecht confirme que le manuscrit n’est plus à Saverne, sans dire pour autant où il se trouve. Dionysius cite des poèmes encore inédits, et donne la liste des nonnes citée par Herrade. Il semble avoir eu l’Hortus entre les mains : il publie non seulement des textes déjà cités, mais beaucoup d’autres inédits à cette date. Le prieur de Sainte-Odile cite plusieurs des courts textes insérés dans les dessins de l’Hortus.
  • 1776 - Grandidier, dans son Histoire de l’église de Strasbourg, confirme que le codex n’est plus à Saverne. Il parle tout d’abord d’un ‘recueil de poésie’, il pense le document perdu. Par la suite, l’historien apprend sa présence à Molsheim, il se déplace mais les Chartreux refuseront de lui laisser consulter le document.

‘ Nous n’avons pu découvrir les motifs que pouvaient avoir ses dépositaires de ne pas le communiquer’ conclut placidement Grandidier. Gageons que les Chartreux ne souhaitaient pas voir le manuscrit dans les mains du prêtre historien, parfois enclin à la polémique.

  • 1790 - La Révolution vit la fermeture de nombreux couvents, y compris celui des Chartreux de Molsheim. L’Hortus Deliciarum est alors remis à l’administration du district de Molsheim, puis déposé à la Bibliothèque du Département.
  • 1794 - L’Hortus est réclamé par les Landsberg, il est remis au chanoine Rumpler qui vient de racheter Hohenburg, vendu alors comme bien national. Rumpler ajoute des notes au manuscrit en vue de conforter les droits des Landsberg. Le Département récupère cependant le manuscrit qui est réintégré dans la Bibliothèque Départementale.
  • 1803 - Sous l’Empire, le fonds de la Bibliothèque départementale devient partie de la Bibliothèque de la Ville de Strasbourg. L’Hortus est alors au Temple Neuf. Le préfet de police de Strasbourg Engelhardt s’intéresse au document. Il l’étudie, relève sur calque certaines miniatures, et publie le résultat de ses travaux en 1818. Certaines images ont été mises en couleurs à l’aquarelle par l’auteur.
  • 1840 - Sous Louis-Philippe, Auguste de Bastard d’Estang, un proche du roi, obtient le manuscrit et retrace également sur calque la plupart des miniatures d’Herrade. Le travail a lieu à Paris. Bastard prend soin de copier également une partie des textes de l’Hortus. Le manuscrit revient, après quelques démêlés, à Strasbourg.
  • 1870 - Lors de la guerre, les Prussiens assiègent Strasbourg. La ville est bombardée. Dans la nuit du 24 août, un incendie détruit tous les livres entreposés dans l’ancienne église des Dominicains. Parmi eux, l’ Hortus Deliciarum et, également, son unique copie, celle qu’en avait effectuée les Chartreux de Molsheim. Le magnifique manuscrit d’ Herrade de Landsberg disparaît. Il avait plus de 700 ans.

On ne peut que s’étonner et regretter l’imprévoyance des responsables de l’époque qui n’ont pas su protéger un tel patrimoine.

L’ Hortus, aujourd’hui

Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit Vous avez vraisemblablement eu sous les yeux des reproductions des miniatures d’Herrade, peut-être avez vous lu des extraits de ses textes. D’où proviennent ces documents ?
Nous avons cité plus haut le préfet de police Engelhardt. Ce haut fonctionnaire, érudit et curieux, fut le premier à s’intéresser sérieusement à l’Hortus. Son livre ‘Herrade von Landsberg, Abtissin zu Hohenburg’ présente une analyse très complète du codex, il retrace son histoire, explicite les sources d’Herrade. Engelhardt a eu l’intelligence de recopier plusieurs miniatures et de les mettre en couleur. Ces reproductions de qualité ont permis de connaître l’art d’Herrade. Son livre reste une référence incontournable.

(Au vu du travail accompli, il semble que les préfets de l’Empire aient disposé de beaucoup de loisirs. Non ?)

Le comte Auguste de Bastard d’Estang a poursuivi ce travail, de manière plus complète. Environ les trois quart des miniatures ont été ainsi sauvées. Malheureusement, Auguste n’a pas copié les couleurs. Par contre, le comte a eu la prévoyance de noter de nombreux extraits des textes d’Herrade.
Les reconstitutions des miniatures disponibles aujourd’hui ont été faites à partir des aquarelles d’Engelhardt. Les calques de Bastard ont été colorisés par des spécialistes. Ces travaux nous donnent une représentation aussi fidèle que possible de ce que fut l’Hortus.

Nous présenterons prochainement sur ce site une modeste analyse du contenu de l’Hortus Deliciarum.

Sources et références des documents cités

  • J. Gebwiler, Leben der heilige Odilia, 1521 Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit
  • Bruschius, Chronologia Monasterium, 1550
  • B. Herzog, Chronicon Alsatiae, 1592
  • Crusius, Annales Suevici, 1595
  • J. Schuttenheimer, Leben der Heilige Odilia, 1598
  • Walch de Schorndorf, Decus Fabularum,
  • Ruyr, Saintes Antiquité de la Vôge,1634
  • Peltre, Vie de sainte Odile, 1719
  • Albrecht, History von Hohenburg,1751
  • Grandidier, Histoire de l’église de Strasbourg,1777
  • Grandidier, Œuvres historiques Inédites,1780
  • C.M. Engelhardt, Herrade von Landsberg, Abtissin zu Hohenburg,1818
  • C. Gérard, Les artistes de l’Alsace pendant le Moyen Age, 1872

Retrouvez tous nos autres articles consacrés à l

Hortus Deliciarum ( cliquez sur le lien )

Illustrations

  • David et Goliath, Hortus Hortus Deliciarum, l’histoire du manuscrit
  • Détail de la stèle romane du Mont-Sainte-Odile, J.A. Silbermann, 1835
  • Herrade dans son scriptorium, Charles Spindler, 1895
  • Scriptorium, détail des ‘Arts Libéraux’, Hortus
  • Le char du Soleil, Hortus
  • La création des animaux, Hortus
  • La femme de l’Apocalypse, Hortus
  • David joue du psaltérion, Hortus
  • Le sacrifice d’ Isaac par Abraham, Hortus

Pour une approche aisée de l’Hortus, nous conseillons le livre de Jean-Claude Wey.
Hortus Deliciarum, le Jardin des Délices - paru en 2009

 

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