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Autour du Mont-Sainte-Odile

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de Bilstein

28 Mars 2015 , Rédigé par PiP vélodidacte Publié dans #chateau

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de BilsteinLes Marx de Eckwersheim sont cités dès le début du douzième siècle. Tour à tour chevaliers au service de l’évêque de Strasbourg, ou représentants de la Ville, ils occupent de nombreux postes de responsabilité. En 1459, les Marx se voient confier, par les Habsbourg, le château de Bilstein pour services rendus. Le petit château de montagne est situé dans le val de Villé, au dessus d’Urbeis. Un nid d’aigle qui surveille la route du col d’Urbeis. En quelques années, le Bilstein va connaître une histoire mouvementée.

La Bataille de Nancy

Janvier 1477, Charles le Téméraire poursuit ses rêves de conquêtes. Après ses échecs en Alsace et en Suisse, Charles s’est tourné vers la Lorraine qu’il veut arracher au Duc René. ( Au sujet du Téméraire et de l’ Alsace, lire notre article ‘Le complot du Guirbaden’). Les Villes Impériales soutiennent leur voisin lorrain et participent à la Bataille de Nancy. Nous sommes le 5 janvier 1477.
Nouvelle défaite pour les Bourguignons. Charles le Téméraire est tué sous les murs de Nancy et son armée se replie dans le plus grand désordre vers la Bourgogne. Les fuyards sont poursuivis par les Lorrains et leurs alliés alsaciens. Il s’agit de massacrer la piétaille pour s’approprier ses armes et éviter un éventuel retournement de situation, certes. Un carnage ! Mais l’enjeu peut être tout autre : faire prisonnier un riche chevalier qui devra payer une belle rançon pour racheter sa liberté. Les nobles peuvent rapporter beaucoup !
Parmi les Alsaciens, Hans Marx et Hans Lembel poursuivent un groupe de Bourguignons qu’ils rattrapent à Bouxières, à leur tête, un cavalier porte une armure dorée. Son destrier porte un drap d’or. Quelle belle prise pour Marx et Lembel ! Le chevalier se rend sans résistance et donne son nom : Engelbert, comte de Nassau.

Engelbert, comte de Nassau

Les deux alsaciens ne pouvaient rêver d’un tel succès : le sire de Nassau est un des principaux chefs de guerre des Bourguignons. Charles l’a fait Chevalier de la Toison d’Or. Engelbert est un homme riche et puissant, la rançon sera belle ! Engelbert est un noble de son temps : homme de guerre, mais aussi amateur des lettres et des arts. Voici une Nativité tirée de son Livre d’Heures.
Les Marx d’ Eckwersheim et le château de BilsteinPour éviter de se faire prendre son prisonnier, Marx le dépouille de son armure et abandonne le cheval d’apparat. Le comte revêt alors des vêtements plus simples et est juché sur une rosse. Il faut ne pas attirer l’attention sur le prisonnier et le mettre en sécurité.
Hans Marx est vassal de l’évêque de Strasbourg. De droit, il devrait remettre Nassau à son maître et ne toucher qu’une faible part de la rançon. Hans Lembel est un mercenaire à la solde de la Ville de Strasbourg. Il devrait livrer le prisonnier à la Ville et ne toucherait rien.
Leur décision est vite prise ! Les deux compères décident de garder Engelbert pour eux et de négocier directement la rançon du grand seigneur. Marx propose de rejoindre le Bilstein, où personne ne viendra les chercher. Accompagnés par Adam Zorn, bourgeois de Strasbourg, le petit groupe quitte rapidement la Lorraine et gagne le burg au pied du Climont. Plus rien ne peut leur arriver ! C’est du moins ce qu’ils pensent.

Le siège du château de Bilstein, 1477

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de BilsteinLa disparition de Nassau n’est pas passée inaperçue. Les Strasbourgeois sont vite au courant de la situation du comte et envoie des émissaires à Villé pour réclamer le prisonnier. Hans de Landsberg représente l’évêque Albert, Claus Zorn, la Ville. Mais, Marx refuse de céder et ne livre pas son prisonnier. Le siège est décidé par le Magistrat de Strasbourg !
Dans le burg, Marx, et son frère Hezel, disposent d’une vingtaine d’hommes entraînés, d’une couleuvrine, d’un mortier, d’ une dizaine d’arquebuses. Le château est bien pourvu de vivres, de munitions. Il dispose d’une grosse citerne et d’eau. Le burg est sur un a pic important, les Marx peuvent tenir. En fait, ils ne croient à une véritable menace… Trop cher, trop loin, trop long, la Ville ne tentera rien.
Pourtant dés le 11 mars, Leonard Ammeister cerne le burg, il commande cent cinquante miliciens de la Ville de Strasbourg. Le lendemain, il est rejoint par les cavaliers de Jean de Kageneck, une troupe d’une trentaine d’hommes. Pas de quoi effrayer les assiégés… qui ne veulent rien entendre. Que peuvent faire des piétons et des cavaliers contre un nid d’aigle tel que le Bilstein ?
La Ville a bien compris la situation mais ne veut, en aucun cas, renoncer à l’énorme rançon attendue de Nassau. L’artillerie nécessaire à la prise du burg est acheminée vers Villé. Deux canons : le Narr et le Struss, le Fou et l’Autruche, deux énormes canons avec leurs boulets de pierre. Il faut dix-huit chevaux pour hisser le Strauss et le mettre en place, tant l’accès au burg est difficile.… Le 18 mars les pièces sont enfin en place. Les ordres du Magistrat sont simples : ‘Tirez, jour et nuit, sans interruption !’
La canonnade durera trois jours et trois nuits. On imagine la situation dans le petit réduit que représente le burg, soumis à un tel régime et cerné par une troupe nombreuse. Hans Marx, blessé, se décide à négocier. La vie même de Nassau serait menacée par les boulets strasbourgeois.
Les Marx d’ Eckwersheim et le château de BilsteinLa Ville se montrera bonne fille. Les Marx et leurs hommes obtiennent la vie sauve, leur liberté et gardent même leurs droits sur le Bilstein. La seule condition est de remettre Engelbert de Nassau aux assiégeants ! Ce qui sera fait. On peut se montrer surpris d’une telle magnanimité du Magistrat : on verrait plutôt les Marx croupir en prison pour de longues années… Mais la Ville voulait en finir, et vite ! Le siège coûtait fort cher, les miliciens voulaient rentrer chez eux, et puis le Duc de Lorraine n’allait-il pas lui aussi vouloir intervenir… Il fallait conclure au plus vite.

Fin de la captivité d’Engelbert de Nassau

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de BilsteinLe comte est ramené à Strasbourg et emprisonné à la Pfennigturm.
La rançon est fixée 52.000 florins. C’est beaucoup, même pour le comte Engelbert de Nassau. Quatre échéances sont donc prévues, et le comte est libéré après 22 semaines de détention au Pfennigturm !
On suppose sa captivité plus douce qu’au Bilstein. La chronique rapporte que sa famille lors d’une visite lui avait offert un faucon. Sur le portrait d’Engelbert que nous vous proposons, Engelbert est représenté avec un tel oiseau. La peinture a-t-elle été effectuée lors de sa captivité ?
Après des discussions fort âpres, la rançon devait être partagée en trois partie égales : un tiers pour chaque parti…. La Ville, l’Évêque et le Duc de Lorraine. Les autres Villes Alsaciennes furent déboutées et n’obtinrent rien. Mais la Ville de Strasbourg savait tenir ses comptes et fit payer ses services pour la bataille de Nancy et pour le siège du Bilstein. En fait, René de Lorraine ne touchera rien, et l’évêque Albert bien peu. C’est la Ville qui empoche le magot !
Selon Francis Rapp, la guerre contre le Téméraire avait coûté 150.000 florins à Strasbourg….

La visite des ruines du Bilstein

La montée aux ruines à partir d’Urbeis est rude. On pensera à la montée du ‘Struss’ et du ‘Narr’ sur des sentiers encore plus difficiles. Le site est superbe et la vue sur la vallée unique. Il reste peu de choses du château lui-même. Plusieurs baies gothiques, des archères, la base du donjon. La vaste citerne à filtration et la base du puits sont bien visibles dans la cour du château. Les lieux sont attachants et retirés.

 

Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis
Les ruines du Binstein d'Urbeis

Les ruines du Binstein d'Urbeis

Le deuxième siège du Bilstein, 1479

D’après J. Gyss, les Oberkirch d’Obernai tiennent le fief du Bilstein de l’évêque Albert par lettre d’investiture datée de 1478. Pourtant, ce sont toujours les Marx qui occupent la place. Et il ne semble pas que le siège de 1477 les ait assagis. Deux ans plus tard, Hezel Marx, le frère, accueille Guillaume Bretschdoerffer et Georges Mulinger au château, vraisemblablement désargentés, ils enlèvent un voyageur sur une route d’empire, ‘uf offener Richesstrasse’ et demandent rançon. Ils n’auront pas plus de succès que précédemment.
Le 3 novembre, le sire de Ribeaupierre et la Ville de Strasbourg se présentent devant le Bilstein, les bandits se sauvent, et leur prisonnier profite de la panique générale pour s’échapper. Hezel et ses affidés veulent se réfugier dans l’abbaye de Honcourt, mais l’abbé leur refuse le gîte et ils doivent s’enfuir et demander pardon ! Les Marx ne seront à nouveau pas punis. Ils gardent leur château moyennant l’ Urfehde… la promesse de ne pas chercher à se venger des vainqueurs. Les châteaux de montagne ne sont plus un refuge pour les chevaliers brigands.

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de Bilstein

Hans Marx, son blason, ses bras coupés et le jugement de Dieu

La fin de vie de Hans Marx nous est contée par Daniel Specklin. Elle semble suffisamment étonnante pour que nous vous proposions la traduction complète du notule de Specklin.

Selon le bon Daniel, l’histoire se serait déroulée en 1480. Pour une bonne compréhension de l’anecdote, sachez que le blason des Marx représentait deux bras levés.

Voici d’ailleurs le dessin qu’en proposait Bernhardt Herzog dans ses Chroniques.

A cette époque, le chevalier Hans Marx était en lourd conflit avec Anton de Wilsperg, le bailli de Saverne. Et Hans ne parvenait pas à obtenir raison, bien que le Wilsperg eût tort ! Alors, comme les Marx avaient pour emblème sur leurs écus, deux bras, Wilsperg déclara qu’il ferait de lui un véritable Marx, qu’il obtiendrait raison ou ne serait plus un noble. Plus tard, Hans Marx se rendit à Dambach pour prendre un bain, il quitta le château de Bilstein où il habitait avec son valet et prit par le val du Weiller. Mais, Wilsperg l’avait appris, et lorsque le seigneur Marx sortit de son bain, quasi nu, il ne portait qu’un manteau blanc, alors, Wilsperg et son serviteur le saisirent et Wilsperg lui trancha les deux mains. Il enfourcha son cheval et partit au galop, ainsi, il en avait fait un ‘véritable’ Marx.
Malgré ces violences indues, Marx ne put avoir raison du Wilsperg, et lorsqu’il sentit venir la mort, il déclara d’une voix forte : ‘Anton de Wilsperg, toi qui m’a tant nui, et qui, par la force, m’a aussi tranché les mains. Toi qui ne m’a pas rendu raison, je te convoque dans la vallée de Josaphatt pour le jugement de notre juge à tous, et je prie le Seigneur de te pardonner !’ Et sur ces mots, il mourut.
Trois jours plus tard, Anton de Wilsperg était au Hohensteg à Strasbourg, le seigneur Hans Bock lui annonça l’invitation du seigneur Hans Marx. Anton s’écroula sur le champ, sans proférer une parole ! Il était mort ! Dieu veuille leur pardonner à tous les deux !

Specklin, les Collectanées

Borne trouvée à Stotzheim, photographie publiée par Madame Hickel dans SHABDO 1984

Borne trouvée à Stotzheim, photographie publiée par Madame Hickel dans SHABDO 1984

Les bras m’en tombent ! Comme moi, vous aurez compris qu’il est dangereux de prendre un bain du côté de Dambach la Ville… Sachez cependant que Specklin est le seul à rapporter cette étrange histoire et que notre ami était doté d’une belle imagination et fort malicieux.

Sources

  • D. Specklin, Collectanées, notule 2149, 1580
  • J. Gyss, Histoire de la Ville d’Obernai, 1866
  • F.E. Sitzmann, Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l’Alsace, 1919
  • F. Rapp, Le siège du Bilstein en 1477, 1978

L’essentiel de notre article est tiré du travail passionnant de Francis Rapp. Nous conseillons aux amateurs de s’y reporter pour découvrir encore plus de détails sur le siège de 1477.

Illustrations

  • Portrait d’ Engelbert II de Nassau
  • Nativité, extraite du Livre d’Heures du comte de Nassau
  • Blason des Marx, publié par Herzog, 1592
  • G. Picot, dessins des ruines en 1978
  • Carte postale ancienne, ruines du Bilstein
  • Winckler, restitution du château de Bilstein, 1905
  • Photographies du Bilstein et de la Mine Théophile, PiP

Vous pouvez retrouver le château de Bilstein dans notre article consacré à l’évêque Maheu, père incestueux, assassin, bandit de grand chemin. Maheu résida au Bilstein avec sa fille Saleida, c’était en 1214, bien avant la prise du château par les Strasbourgeois. Voir l’article Emprisonnée au château de Bernstein’, (cliquez sur le lien).

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de Bilstein

En 1492, les Marx entreprennent d’exploiter les mines au pied du château ! Argent, cuivre, antimoine ! La fortune était là. Inutile de continuer la vie de bandit de grand chemin… les Marx se firent honnêtes.

Voyez une photographie prise hier dans la galerie de la mine Théophile, située à quelques minutes de marche du château de Bilstein.

 

Les Marx d’ Eckwersheim et le château de Bilstein

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Pierre Jacob 14/05/2015 16:21

Madame, Monsieur,
j'ai lu avec plaisir votre article sur les Marx d'Eckwersheim. C'est une famille que j'ai eu à cotoyer en 2011, en rédigeant un livre sur la bataille de Hausbergen. Un Marx s'y était illustré dans un duel avec le champion de l'évêque de Strasbourg. Les Marx portaient déjà sur leur écu cette étrange image de deux mains qui bénissent. On peut voir dans le jardinet de l'Oeuvre Notre-Dame une petite stèle datée du début du XIV°s. portant ce décor. Ce dernier figure aussi dans le Wappenbuch de Bâle.
J'en profite pour vous remercier de la qualité de vos textes. J'alimente moi-même une petite chronique, moins pointue, sur le site de l'acpasso (Alsace, Culture, Patrimoine).

PiP 14/05/2015 22:49

Merci de l’intérêt que vous portez à mes petits travaux. A mon prochain passage au Musée de l'Oeuvre, je ne manquerai pas de chercher la stèle que vous mentionnez !

Claire 30/04/2015 09:49

Relu ce matin du 30 avril, au lever alors qu'il fait bien froid dehors...beau texte et belles photos !

PiP 02/05/2015 17:35

Ce petit château est vraiment perdu et oublié. L'histoire est des plus sympathiques.

Alex 29/04/2015 16:27

Bonjour,
Cette page est particulièrement complète sur l'histoire du Bilstein.
A propos du dessin représentant un chateau encore en bon état, avec la cheminée qui fume, s'agit-il vraiment du Bilstein ?

PiP 02/05/2015 17:33

La reconstitution proposée a été dessinée par Winckler. Elle est basée sur le plan de masse du château et semble correcte. Bien entendu, les parties hautes ont été imaginées, il n'en subsiste rien.
Le détail de la cheminée qui fume semble un clin d'oeil : lors du deuxième siège, les assiégés auraient été surpris à table ! Que mijotaient-ils dans la cheminée ?

Claire 01/04/2015 10:34

Captivantes toutes ces histoires d'antan...J'aime bien le Fou et l'Autruche, original !

PiP 01/04/2015 11:24

il est vraisemblable que les Marx aient moins apprécié...

Camille Charbes 28/03/2015 19:31

Bonjour,
Très bien fait intéressant, la restauration actuel a été faite par l'ONF, le reste sera fait par la société d'histoire de Villé. je voudrais vous envoyé une carte du tacot( L'ORDON-BAHN) allant de Villé a Chaume de lusse. document datant de 1871

PiP 28/03/2015 20:58

Merci de votre commentaire.... sympa! Comme notre rencontre d'hier. Pour me contacter directement, il suffit d'envoyer un mail grâce à l'onglet CONTACT.