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Autour du Mont-Sainte-Odile

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

27 Mai 2015 , Rédigé par PiP vélodidacte

L’Hortus Deliciarum fascine par les illustrations lumineuses qui agrémentaient le Codex, malheureusement disparu. Cependant le livre écrit par l’abbesse Herrade au XIIème siècle comportait, en outre, quantité de textes calligraphiés, extraits de la Bible, et des auteurs chrétiens. Textes et illustrations étaient accompagnés de chants. Nous nous penchons aujourd’hui sur la musique dans l’Hortus, sur la science musicale de l’abbesse du Mont-Sainte-Odile.

Les poésies d’ Herrade

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus DeliciarumLe Codex de Hohenburg comportait environ mille deux cents vers en latin. Certains sont simplement rapportés par Herrade et viennent d’auteurs plus anciens. Selon les spécialistes, la plupart a été composée par Herrade, elle-même. Voyons de que nous dit Charles Gérard qui a eu la chance d’avoir le manuscrit entre les mains.

‘Elle avait le don de la poésie. Nous connaissons d’elle environ douze cents vers latins, dans des rythmes variés. Ils témoignent d’une possession plénière de la langue, d’un sentiment assez exact de la prosodie. Ils naissent d’une inspiration aisée et naturelle, et sont empreints d’une douceur et d’une affection que le cœur seul d’une femme aimante, d’une mère dévouée à ses filles spirituelles pouvait y verser. Quelques cantilènes, tels que le ‘Salve Cohors Virginum’, le ‘Hoc in Monte’, l’ ‘Ecce venit ex Sion’ sont remarquables par la mélodie et la tendre effusion qui y règnent. Elles étaient destinées à être chantées et Herrade les avaient mises en musique.’
Charles Gérard, Herrade de Landsberg, 1872

En effet, les poésies d’Herrade sont le plus souvent accompagnées d’une mise en musique dont la forme est des plus intéressantes.

Le solfège selon Herrade de Landsberg

Examinons, plus en détail, un manuscrit d’Herrade. Nous avons choisi ici une poésie intitulée ‘Chant du premier homme’. Ce chant accompagnait l’histoire d’Adam et Eve. Le texte comporte 114 vers. En voici les premières lignes, ainsi qu’un modeste essai de transcription en français :

Primus parens hominum                   Ainsi, le premier père des hommes
Lumen cernens coelicum                               fut créé à partir de
Ita fuit conditus                                              la lumière des cieux,
Coetus ut Angelicus,                               assemblé comme les anges,
Consors esset illius                                il était alors comme leur frère
Ac foret perpetus.                                  et comme eux, il était éternel.’

Comme à son habitude, Herrade n’indique la musique que pour les premiers vers, elle sera ensuite répétée pour les strophes suivantes. Les notes sont disposées sur une portée. La ligne rouge indique la note Sol, et la ligne jaune la note Mi. Les crochets, simples ou doubles, les points et les accents indiquent la durée de la note ainsi que les nuances à apporter. On les retrouve dans le texte des strophes suivantes, afin de pouvoir plus facilement se repérer lors du chant.

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

Cette méthode notation est proche de celle préconisée par Guy d’Arrezzo, un siècle plus tôt. Cependant, Herrade utilise un système plus élaboré, en ajoutant des lignes supplémentaires, tracées à la mine de plomb. Ainsi, l’ensemble de la gamme peut-être reproduit. Herrade était-elle la créatrice de cette ‘nouveauté’ ?
Lorsque les chants sont à plusieurs voix, Herrade sépare les différentes portées par une ligne noire, plus épaisse. On le voit le système est sophistiqué. Curieusement, les lignes n’ont pas de place prédéfinie : d’une partition à l’autre, les notes peuvent occuper une ligne ou une autre. C’est pourquoi la tonalité est indiquée en début de ligne.
On imagine le travail délicat et la concentration que devait demander l’étude de telles partitions !

L intérêt d’Herrade pour les instruments de musique se retrouve dans de nombreuses illustrations de l’Hortus Deliciarum. Nous laisserons de côté les cors, métalliques et guerriers, et porterons notre attention sur quatre miniatures, où Herrade nous décrit les instruments de son temps.

La Louange des enfants d’Israël, Hortus Deliciarum

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus DeliciarumMoïse et son peuple ont traversé la Mer Rouge et l’armée de Pharaon a été engloutie par les flots. Moïse chante alors un cantique avec les enfants d’Israël.

Miryam, prophétesse, sœur d’Aaron, prend le tambourin dans sa main, et toutes les femmes derrière elle sortent avec des tambourins pour la danse.’ La Bible, Exode, 15, 20

Herrade représente Miryam et la nomme ‘Maria prophetissa’. Elle frappe un vaste tambourin, ‘ tympana’, nous dit Herrade, à l’aide d’une baguette courbe.

Derrière Miryam, Herrade a imaginé une femme, absente de la Bible, qui joue de la harpe à huit cordes. Proche des textes, Herrade sait toujours apporter une note personnelle !

Les Arts Libéraux, Hortus Deliciarum

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

Nous avons consacré un article à l’image de l’Hortus dédié à la Philosophie et aux Arts Libéraux.

Revenons un instant au médaillon consacré à la Musique. La jeune femme aux longs cheveux blonds lâchés sur ses épaules est entourée de trois instruments. Elle tient une harpe, ‘cithara’ pour Herrade, à neuf cordes.

A sa droite, une vielle à trois cordes est munie d’une petite manivelle. Herrade la nomme ‘organistrum’. A gauche de la Musique, le terme ‘lyra’ désigne un luth à une seule corde

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Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

Ulysse et les Sirènes, Hortus Deliciarum

Nous avons abordé ce thème dans un article spécifique dédié aux Sirènes. ( cliquez sur le lien )

Penchons nous aujourd’hui sur les instruments utilisés par deux des Sirènes qui veulent séduire Ulysse.

La première joue de la harpe. L’armature de l’instrument est droite, contrairement à celles des deux autres harpes de l’Hortus. Attachée à une cordelette, Herrade, toujours soucieuse du détail, a figuré la clef qui permettait de régler l’instrument. La deuxième sirène joue de la flûte traversière.

 

Le Roi David, Hortus Deliciarum

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

Terminons par le Roi David, musicien !

Nous le voyons jouer du psaltérion,  dont il gratte les cordes à l’aide d’un calame. L’instrument triangulaire comporte 21 cordes et est dénommé curieusement ‘decacordon’.

Dans le texte qui accompagne le dessin d’Herrade, celle-ci nous dit : ‘Le Psaltérion est un instrument de musique comparable à la cithare, en dessous, il est concave, sur le dessus dix cordes sont tendues, il rend un son délectable.’

Alors, dix ou vingt et une corde ? Sans doute s’agissait-il de cordes doubles.

 

Sources

  • C.M. Engelhardt, Herrad von Landsperg, Aebtissin zu Hohenburg, 1818
  • A. Lenoble, Notice sur l’Hortus Deliciarum, 1840
  • C. Gerard, les Artistes de l’Alsace durant le Moyen Âge, 1872

Illustrations

  • Herrade, représentée par elle-même
  • Fac-similé de deux poésies d’Herrade
  • Les détails des quatre miniatures avec instruments sont extraits du superbe livre d’ Auguste Christen. Mise en couleurs Claudia Tisserant-Maurer.

Retrouvez nos nombreux articles, consacrés à l’ Hortus Deliciarum. (cliquez sur le lien)

Herrade de Landsberg et la musique dans l’Hortus Deliciarum

Commenter cet article

Alix 1 04/06/2015 10:47

Intéressant cette façon de noter la musique, on voit se créer peu à peu les portées que nous connaissons. Cette Herrade est universelle! dessinatrice, écrivaine, historienne, musicienne, poéte, etc etc.....et surtout novatrice en plein de domaine!

Claire 01/06/2015 16:35

Toujours aussi intéressants, ces bonds en arrière dans le temps, contrastant si fort avec notre quotidien...
petites lectures qui coupent la journée.

Francois 29/05/2015 11:59

Sais-tu de quand datent les portées que nous utilisons aujourd'hui ? Herrade semble vraiment s'en approcher.
Nous avons vu des tambours à baguettes courbes en Inde, ils étaient utilisés pour des rites indous. Peut-être que les instruments se sont exportés...

PiP 30/05/2015 21:08

Le nombre de lignes a évolué tout au long du moyen âge, c'est à la Renaissance qu'on est venu à cinq lignes. Les notes étaient apparues entre temps.
Pour les tambours et baguettes courbes.....je pense qu' ils ont existé partout et de tout temps, non?