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Autour du Mont-Sainte-Odile

Les Rois Mages, dans l’Hortus Deliciarum

22 Janvier 2016 , Rédigé par PiP vélodidacte

En ce début d’année, penchons nous, une fois de plus, sur les magnifiques miniatures de l’Hortus Deliciarum. Le codex d’Herrade de Landsberg nous raconte la naissance de Jésus, ( nous avons traité le sujet l’an passé), et puis cinq images sont consacrées à la visite des Rois Mages. C’est le sujet de ce jour.

Le texte de Mathieu

La tradition de la visite des ‘mages’ trouve sa source dans l’Evangile de Mathieu. Mathieu fait une brève narration, où nous retrouvons quelques détails de la belle histoire qui nous est parvenue : c’est bien Hérode qui les reçoit à Jérusalem, les ‘astrologues’ sont bien guidés par une étoile. Ils se rendent à Bethléem, où ils voient le nouveau né. Ils lui offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ils rentrent chez eux en évitant Hérode et Jérusalem.

Voici le texte de Mathieu

‘La naissance de Jésus eut lieu à Bethléem, en Judée, sous le règne d’Hérode. Un jour, des astrologues vinrent d’Orient jusqu’à Jérusalem. Ils demandèrent : Où est le nouveau-né, roi des juifs ? A l’est, nous avons aperçu son étoile et nous venons nous prosterner devant lui.
Ces mots troublèrent le roi Hérode, et tout Jérusalem avec lui. Le roi réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple pour les interroger. Où est le christ qui doit naître ? demandait-il ? Et on lui répondait à Bethléem, en Judée, comme le prophète l’a écrit :
Et toi Bethléem, terre de Juda
Tu n’es pas la moindre des capitales de Juda
Car tu donneras à mon peuple d’Israël son berger,
Celui qui le gouvernera.
Hérode fit venir en secret les astrologues pour se faire préciser le moment où l’étoile leur était apparue. Puis il les envoya à Bethléem : Partez, leur dit-il, tâchez de connaître l’endroit exact où se trouve l’enfant. Quand vous serez fixés, revenez me voir. Je veux moi aussi me prosterner devant lui.
Après avoir entendu les paroles du roi, les astrologues se mirent en route. L’étoile aperçue en Orient allait devant. La vue de l’étoile les transporte de joie. Ils entrent dans la maison, voient l’enfant, avec Marie sa mère, Ils se prosternent, lui rendent hommage. Ils ouvrent les trésors apportés et lui en font cadeau. Or, encens et myrrhe : c’est pour lui. Mais un songe les mit en garde. Ils ne devaient pas revoir Hérode. Ils rentrèrent donc chez eux par un autre chemin.’

Mathieu, 2, 1-12

Lisez, relisez cet évangile. Mathieu ne parle pas de rois, mais simplement d’astrologues. Mathieu ne dit pas le nombre d’astrologues qui rendent visite au nouveau-né, pas plus qu’il ne cite leurs noms. C’est bien plus tard que la légende des Rois Mages s’est enrichie. Voyons comment.

Astrologues, mages ou rois ?

Les Rois Mages, dans l’Hortus DeliciarumDans les Bibles anciennes, rédigées en grec, le terme employé le plus fréquemment pour traduire Mathieu est ‘μάγοι’. Que recouvre ce mot ? Lorsqu’il emploie ce vocable, Hérodote parle d’une caste du peuple des Mèdes. Xénophon, de prêtres. Sophocle et Platon, de magiciens. On le voit les lectures peuvent être diverses. Les ‘mages’ étaient-ils des prêtres venus de Médie ? ou des savants en astrologie venus de Babylone ? La Bible ne nous le dit pas.
L’idée de faire des ‘mages’ des rois est plus tardive. Nous voici au troisième siècle, Tertullien écrit un nombre impressionnant d’études sur les textes anciens. Le théologien carthaginois décrit les mages comme des ‘presque rois’. Comme beaucoup de ses successeurs, Tertullien cherche en fait à relier les Evangiles avec les textes de l’Ancien Testament. Ainsi, il cherche à marquer la continuité entre les deux parties de la Bible et de fait, à asseoir la force des Evangiles. Dans le cas des mages, Tertullien se réfère à un texte des Psaumes :
‘Les rois de Tarsis et des îles paieront des tributs, les rois de Séba et de Saba offriront des présents.
Tous les rois se prosterneront devant lui, toutes les nations le serviront.
Tous les rois s’inclinent devant lui, tous les autres peuples sont ses sujets
.’
Psaumes 72:10-11

Le raccourci proposé par Tertullien est un rien osé. Le Psaume cité ne parle pas de la naissance d’un enfant, mais de la sagesse du roi Salomon… Peu importe, les mages sont devenus rois, et il le resteront dans la suite des textes.

Les mages sont-ils trois ?

Les Rois Mages, dans l’Hortus DeliciarumMathieu et les textes les plus anciens ne se prononcent pas sur le nombre de mages. Selon les divers récits apocryphes, ils peuvent être deux, quatre, voire huit et même douze ! Le premier auteur à parler de trois mages est un contemporain de Tertullien, il s’agit d’Origène qui écrit au début du troisième siècle, en Palestine. C’est vraisemblablement sur la base des trois présents offerts à l’enfant Jésus qu’Origène s’arrête à ce chiffre. Comme Tertullien, Origène cherche des liens entre les Evangiles et l’Ancien Testament. Le parallèle qu’il effectue entre les rois mages et les trois visiteurs d’Isaac, Abimélech, Ochozath et Phicol, peut lui aussi sembler hasardeux. (Cft Genèse 26, 24-33). Dans la Genèse, il est simplement question d’une réconciliation et du creusement d’un puits dans le désert. Le lien avec la nativité n’est pas évident.

Le nom des rois mages

Longtemps, les rois mages ne sont pas nommés. Leurs noms n’apparaissent qu’au VIème siècle sous la forme ‘Bithisarea, Melichior et Gathaspa’. Ces noms seront, par la suite, repris par la plupart des auteurs. On les retrouve au VIIIème chez Bède, une des sources de notre chère abbesse Herrade. Puis, bien entendu, dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine, qui nous cite les noms en trois langues ! Appellius, Amérius et Damascus en latin. Galgalat, Malgalat et Sarathin en hébreu. Caspar, Balthasar et Melchior en grec. C’est cette dernière dénomination qui nous est parvenue.

Les miniatures d’Herrade de Landsberg dans l’ Hortus Deliciarum

Nous avons agrémenté cet article des cinq dessins d’Herrade.

  • Première image. Les mages d’Orient sont à Jérusalem, ils se présentent à Hérode. Leurs mains sont dissimulées sous leurs manteaux en signe de respect. Ils sont couronnés. Le roi Hérode est assis sur un trône, surmonté par un dais. Drapé dans un vaste manteau, il tient un sceptre et sa main droite enjoint les mages à poursuivre leur voyage .Le décor de colonnes et d’arches est, comme les vêtements, roman.
  • Sur la deuxième image, les mages ont quitté Hérode. Gaspar désigne, dans le ciel, l’étoile qui va les guider vers Bethléem. Les trois mages sont somptueusement vêtus. Melchior est un vieillard à barbe blanche. Gaspar est un jeune roi, imberbe. Balthazar, entre deux âges, porte une barbe rousse. Les pantalons de Melchior sont étonnants ! Et, du temps d'Herrade, les trois mages sont blancs. Gaspar devra encore attendre des années avant de devenir un africain.Les Rois Mages, dans l’Hortus Deliciarum
  • Troisième image. Assise sur un trône, Marie tient le Christ sur ses genoux, tout deux sont auréolés. La crèche est devenue un palais roman. Les mages délivrent leurs présents. Or, myrrhe et encens. Le texte indique : « Assis sur les genoux de sa mère, celui qui est lumière et splendeur, la gloire du Père ». Au dessus des mages, on lit leurs noms : Melchior et Gaspar, certes, mais le dernier est appelé Patisar. Du temps d’Herrade, la légende n’était pas encore bien fixée. Derrière Marie, Joseph, pieds nus, observe la scène : il semble perplexe.
  • Quatrième image. Les rois mages sont endormis, tous les trois dans un même lit. Ils n’ont pas retiré leurs couronnes. Bigre ! Un ange vient les éveiller et les avertir du danger qu’ils courent s’ils reviennent vers Hérode.
  • Cinquième image. L’ange tient Melchior par la main. Il indique aux mages, le chemin du retour dans leurs pays.Per aliam viam resersi sunt. Ils sont rentrés par un autre chemin.

Les Rois Mages, dans l’Hortus Deliciarum

Herrade, pour traiter de l’adoration des mages, a suivi, au plus près, le récit de l’Evangile de Mathieu. Sans doute de par ses lectures de Bède, Herrade a cependant fait des astrologues des rois et a trouvé leurs noms. L’ensemble du récit est transposé pour les décors et les vêtements, au temps des Hohenstaufen, selon l’habitude d’Herrade. Les cinq dessins forment un ensemble extrêmement vivant. Attachant.

 

Laissons le dernier mot à Jacques de Voragine qui nous explique comment les reliques des rois mages ont quitté la Palestine pour rejoindre les bords du Rhin, pas loin de chez nous. ( sic ).

‘Ayant adoré l’enfant Jésus, les Mages, qu’un songe avait avertis de ne point retourner auprès d’Hérode, s’en revinrent dans leurs pays par un autre chemin. Leurs corps furent retrouvés par Hélène, mère de Constantin, qui les transporta à Constantinople. Plus tard, saint Eustorge les transporta à Milan, dont il était évêque, et les déposa dans l’église qui appartient aujourd’hui à notre Ordre des Frères Prêcheurs. Mais lorsque l’empereur Henri s’empara de Milan, il fit transporter les corps des mages par le Rhin, à Cologne, où le peuple les entoure d’une grande dévotion.’

Jacques de Voragine, La Légende Dorée

Les Rois Mages, dans l’Hortus DeliciarumAujourd’hui encore, la cathédrale de Cologne présente un somptueux reliquaire roman qui contiendrait les reliques de Gaspar, Melchior et Patisar !

SourcesLes Rois Mages, dans l’Hortus Deliciarum

  • La Bible
  • A. Christen, Hortus Deliciarum, reconstitution du Manuscrit du XIIème siècle d’Herrade de Landsberg
  • Jacques de Voragine, La Légende Dorée, 1265

Illustrations

  • Les cinq dessins d’Herrade sont tirés du livre d’Auguste Christen, mis en couleurs madame Claudia Tisserant Maurer.
  • Photographie de la Chasse des Rois Mages, cathédrale de Cologne, source Internet
Les Rois Mages, dans l’Hortus Deliciarum

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Liliane 06/02/2016 11:27

Merci PiP pour cette superbe histoire.
Après des débuts quelque peu incertains, des astrologues non identifiés et en nombre indéterminé, l'histoire se termine avec une grande précision, 3 rois Mages clairement nommés, miraculeusement retrouvés et réunis pour l'éternité dans un bien beau reliquaire ...
C'est toujours passionnant de voir comment un premier récit est repris, interprété, encore repris et encore réinterprété …
Et c'est toujours un régal d'admirer la façon dont Herrade a mis l'histoire en bande dessinée.
J'attends qu'on ouvre le reliquaire ...

PiP 07/02/2016 22:37

Merci de vos encouragements....
Pour l'ouverture du reliquaire, je ne souhaite pas ce type de recherche. Lorsque les Révolutionnaires ont ouvert la Grande Croix de Niedermunster, celle-ci, vénérée depuis des siècles, s'est révélée vide! pas une seule relique !