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Autour du Mont-Sainte-Odile

Walther von der Vogelweide

20 Mars 2016 , Rédigé par PiP vélodidacte Publié dans #personnage

Mes enfants m’ont offert une belle reproduction, tirée d’un manuscrit du Moyen Age. Joliment encadrée, l’image représente un poète, pensif. Assis sur rocher fleuri, le jeune homme tient un parchemin à la main, une épée est posée à ses pieds. En caractères gothiques, son nom est indiqué : Walther von ver Vogelweide. Walther est un des ‘minnesänger’ les plus connus de l’époque des empereurs de la dynastie de Hohenstaufen. Rien ne pouvait me faire plus plaisir.

La miniature de Walther von der Vogelweide

Mise en page, cadre en forme de frise géométrique, présentation des armoiries, type même du dessin et mise en couleurs, nos lecteurs attentifs auront déjà reconnu une des miniatures du Codex Manesse. Sur ce site, nous avons déjà proposé plusieurs exemples tirés de ce manuscrit, dans les articles dédiés à l’empereur Henri VI et au poète obernois Goesli von Ehnheim.

Admirons Walther ! Longues boucles blondes tombant sur ses épaules, court collier de barbe soignée, longue robe bleue doublée de jaune, toque blanche, souliers terminés en pointe.

Walther von der Vogelweide, Codex Manesse

Walther von der Vogelweide, Codex Manesse

Les armes de Walther représentent un oiseau en cage. ‘Vogelweide’ est souvent traduit par volière. Ce terme désignait les lieux où on élevait les oiseaux, faisans, cygnes, paons, destinés à être servis à la table des puissants de l’époque. Le même terme pouvait également être utilisé pour les lieux d’entraînement des faucons.

La vie de Walther von der Vogelweide

Né, vraisemblablement en Autriche, vers 1170, Walther fréquente la cour du duc Frédéric de Babenberg lors de ses jeunes années. A la mort de celui-ci, Walther rejoint le parti des Hohenstaufen : nous sommes alors à l’époque du Petit Interrègne. Philippe de Souabe, prétendant Hohenstaufen, s’oppose à Othon de Brunswick soutenu par le Pape.
Poète, mais aussi homme politique, Walther doit s’engager, soutenir, écrire pour les princes de l’époque. Durant une dizaine d’années, Walther soutiendra Philippe de Souabe, sera présent à sa cour et écrira en sa faveur. Lorsque celui-ci est assassiné, en 1208, le poète courtisan se tourne vers le vainqueur, Othon de Brunswick, qu’il avait pourtant fort critiqué et qu’il ne semble pas apprécier outre mesure. Et puis, nouveau retournement de notre trouvère, après la défaite d’Othon à Bouvines en 1214, Walther rallie la cour de Frédéric II, lorsque le Hohenstaufen reconquiert la couronne de l’Empire.
A lire ces lignes, on pourrait voir en Walther un homme prêt à servir les plus puissants, versatile, changeant, au gré des aléas politiques. Pourtant on retrouve dans son œuvre, toujours les deux mêmes lignes fortes. Premièrement son attachement à la grandeur de l’Empire, Walther soutiendra systématiquement le prince qui lui semble le plus apte à maintenir l’unité et la force de l’Empire. Deuxièmement son opposition systématique au pape et à sa volonté d’intervention dans les affaires allemandes. Que ce soit face à Innocent II ou à Grégoire IX, Walther prendra toujours le parti laïque face à celui de l’Eglise.
Il semble que Walther ait apprécié Philippe de Souabe, prince calme et lettré. Qu’il n’ait guère aimé Othon, brutal, avare et pas assez germanique à son goût. Ensuite, Walther s’est vite rapproché de Frédéric II, prince rigoureux, certes, mais aussi poète, passionné de sciences et de culture. Walther fut, un temps, précepteur du duc Henri, fils aîné de Frédéric II.
Walther von der VogelweideA la fin de ses jours, fatigué, Walther se retire sur le petit bien que lui a offert Frédéric II, en Souabe, près de Würzburg. Il semble qu’il y meure (~1230). Il serait alors enterré dans le jardin de la cathédrale. La légende raconte que, longtemps, des graines furent semées sur son tombeau, afin d’y attirer les oiseaux.
‘Sous un tilleul s’élève une pierre qui sert de mausolée à Walther et dans laquelle sont taillés quatre trous. Il a voulu que les oiseaux se réunissent sur sa tombe, eux qui avaient si souvent fait la joie de sa vie. Il fait donc au chapitre un legs, à charge de placer tous les jours pour les oiseaux des grains de blé dans les trous pratiqués dans la pierre.’ Poésie de Seidl, citée par A. Lange.

Quelques vers de Walther von der Vogelweide

L’œuvre de Walther est importante et nombre de ses vers nous sont parvenus. Ils sont rédigés en alémanique. Comme les troubadours et les trouvères en France, Walther y chante l’amour courtois. Cependant, son poème le plus connu ‘Under der Linden’ raconte les amours d'une jeune fille modeste qui retrouve dans la forêt son amant, un homme de la cour. Bigre, nous sommes loin de l’amour idéalisé et platonique entre un chevalier et sa dame noble!
Walther von der VogelweideA côté de cette part lyrique de son œuvre, les Lieder, Walther a mis en vers une œuvre plus politique, les Sprüche, les proverbes. Tout au long de sa vie, le poète a ainsi éclairé le monde complexe qui l’entourait et donné son avis sur la conduite de l’Empire par les puissants de son époque.
Ainsi, revenons à la miniature qui fait l’objet de cet article, et tournons la page du Codex Manesse, voici le ‘proverbe’ de Walther, que l’enlumineur a du Codex voulu illustrer !

Nous vous proposons la reproduction des premiers vers du texte de Walther et notre modeste tentative de traduction.

 

‘J’étais assis sur un rocher et je posais un de mes genoux sur l’autre, j’y appuyais mon coude. Mon menton et ma joue se blottissaient dans ma main. Alors, anxieux, je m’interrogeais sur la marche du monde et le bonheur terrestre. Je ne trouvais pas de solution : comment accorder trois objets sans nuire à l’un deux ? Les deux premiers objets sont l’honneur et le bien matériel ; déjà, ces deux-là ne vont pas bien ensemble. Quant au troisième, il s’agit de la grâce divine, qui surpasse les deux autres. Je voulais enfermer ces trois objets dans un coffret, malheureusement, nous ne verrons jamais cela : la grâce de Dieu, la richesse et l’honneur entrer ensemble dans un même cœur. Leurs trajets sont semés d’embûches, de tromperies sournoises, pas un chemin n’est sûr tant que la paix et le droit sont blessés à mort. Et tant que paix et droit ne seront pas rétablis, mes trois objets resteront sans protection.

Die Weltklage, traduction PiP

Le poème de Walther est en vers rimés. Selon les spécialistes, il a été écrit entre 1198 et 1201. Henri VI est mort en Sicile et la lutte est dure entre Philippe de Souabe et Othon de Brunswick. Walther compose alors trois ‘proverbes’. Celui-ci est le premier des trois, il décrit la situation du monde. Alors que Walther souhaite voir régner l’ordre et l’équilibre, il ne voit que guerres et reniements. Walther appelle de ses vœux le retour à la paix et le rétablissement du droit.
Dans son deuxième lai, die Reichklage, Walther précise sa vision politique : il prend ouvertement parti pour Philippe de Souabe qui vient d’être couronné roi des Romains, il vante sa sagesse et se félicite de son accession à la couronne. Ses rivaux sont comparés à des mouches.
Le dernier poème est une attaque en règle contre Rome et la politique du Pape. Walther déplore l’intervention d’ Innocent II dans les affaires allemandes. Il termine son chant par ces mots : ‘Malheur ! Ce pape est trop jeune ! Aide-nous, mon Dieu, aide la Chrétienté !’ Avec de telles prises de position, Walther ne pouvait que plaire aux Hohenstaufen. Rappelons qu’ Henri VI et Frédéric II ont été excommuniés, Frédéric, deux fois !
Croyant sincère, mais nationaliste convaincu, Walther von der Vogelweide prendra toujours le parti des politiques contre les religieux. La richesse de l’église, et son apreté au gain, est un thème qui revient souvent dans ses ‘proverbes’. Témoin cet extrait : ‘ Ah ! que le Pape se moque chrétiennement de nous ! Il dit : Je les ai poussés vers mon tronc, tout leur bien sera à moi ! Vous, mes clercs, mangez du poulet, et laissez jeûner ces sots laïques allemands !’ Lai de Walther, cité par A. Lange.

Quelques mots à propos du Codex Manesse

Les Manesse forment une famille fortunée de Zürich. Au début du XIVème siècle, Roger Manesse, chevalier visiblement passionné de poésie, fait établir un recueil des meilleurs textes des auteurs de chansons d’amour courtois. Sept cent pages écrites en allemand médiéval, plus de cent poètes, les Minnesänger, et nombreuses miniatures représentant les poètes les plus illustres.
Walther von der VogelweideEn tête du manuscrit, nous retrouvons deux Hohenstaufen poètes, Henri le Cruel et Conradin, dernier des Hohenstaufen. Henri VI séjourna à plusieurs reprises à Obernai, il fit enfermer la reine Sybille à Hohenburg, sur le Mont Sainte Odile. ( cliquez sur le lien ). Conradin était le dernier des Hohenstaufen, il meurt décapité sur l’ordre de Charles d’Anjou à qui il disputait la couronne de Sicile. Il avait seize ans. Conradin est représenté dans le codex Manesse lors d’une chasse au faucon. Si l’empereur Frédéric II, poète lui aussi, n’est pas présent dans le codex, c’est simplement qu’il écrivait ses vers en italien.
Walther von der VogelweideParmi les Minnesänger représentés, citons Goesli von Ehnheim, le poète obernois. Nous avons écrit un article à son sujet ( cliquez sur le lien ). Goesli était un chevalier poète, le codex le représente lors d’un tournoi. Ses armes portaient un magnifique perroquet vert.
Citons également Gottfried de Strasbourg, qui nous a offert la version germanique de Tristan en Iseult en plus de 30.000 vers. Gottfried est représenté siégeant sous un dais entouré de ses admirateurs.
Notre abbesse de Hohenburg, Herrade de Landsberg est contemporaine de nombre des personnes citées dans cet article. Poétesse à ses heures, Herrade est absente du Codex Manesse. Osons quelques explications : c’était une femme, Herrade n’écrivait que pour ses moniales, et puis, ses poèmes sont écrits en latin…

Sources

  • Codex Manesse, ~1310
  • Un trouvère allemand, étude sur Walther von der Vogelweide, A. Lange, 1879

Le livre est fort complet, il apporte moult détails sur la vie étonnante de Walther. La traduction des poèmes nous semble incertaine.

Illustrations

  • Miniatures du Codex Manesse, ~1310
  • Funérailles de Walther von der Vogelweide, fresque, Münich

Merci à Mathilde et Alexis pour leur cadeau, nous leur devons cet article.

Walther von der Vogelweide

Commenter cet article

Francois 22/03/2016 13:31

Le grand boulevard berlinois est-il lié au poème ?
Ou bien est-il simplement bordé de tilleuls ?

PiP 22/03/2016 13:59

Amusant, amusant...
De même, la cour des tilleuls, sur le Mont Ste O, n'a pas un rapport direct avec le poème libertin de Walther.

Claire 21/03/2016 08:16

Petite lecture au réveil...prenant !
Ou sera accroché cette belle reproduction ...dans le salon ??? dans ta chambre ???? ...

PiP 21/03/2016 11:17

La miniature est au salon, toute proche de la tapisserie de la Dame à la Licorne.