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Autour du Mont-Sainte-Odile

L’Archiprêtre incendie la prévôté de Truttenhausen

30 Avril 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #personnage

Pendant l’été 1365, les Grandes Compagnies du roi Charles V passent le col de Saverne et envahissent l’Alsace. Leur court séjour laissera un cruel souvenir notamment au pied du Mont-Sainte-Odile où le couvent de Truttenhausen sera détruit par les flammes.

Les causes de l’invasion

La Guerre de Cent Ans connaît une période de calme après le traité de Brétigny. La succession de Bretagne est enfin résolue. Le grand problème du Roi de France est alors la présence des Grandes Compagnies. Ces suppléants de l’armée royale se révèlent incontrôlables et, sans emploi, elles mettent la France à feu et à sang. Tout d’abord, Charles V les a envoyées en Dauphiné, alors terre de l’Empire, puis en Espagne. Lors de leur retour, les troupes royales les ont affrontées lors de la bataille de Brignais, un désastre pour le roi : les hordes inorganisées de routiers massacrent les chevaliers français. Il faut leur trouver un nouvel engagement, loin de France. Depuis des années, le Pape Urbain V parle d’une croisade contre les Turcs. Ce sera le prétexte pour éloigner les Compagnies.

La curieuse conduite de l’empereur Charles IV

Les Turcs menacent alors la Hongrie, pour les combattre il faut traverser l’Empire. On pourrait s’attendre à un refus de l’Empereur de voir sur ses terres une armée de brigands dont la triste réputation n’est plus à faire. Charles IV est alors en Avignon, où il rencontre le pape. Habileté d’Urbain IV? Aveuglement de Charles? On ne sait, toujours est-il que l’empereur donne son accord pour le passage des Compagnies. En fait foi, ce courrier du pape au roi de France, cité par A. Chesrest.

Votre Majesté sait que notre très cher fils en Jésus-Christ, Charles, empereur des Romains toujours auguste et roi de Bohême, prince très chrétien, s'est présenté naguère au siège apostolique. Il nous a fait part de l'intérêt qu'il porte à la paix, au repos de la chrétienté en général et de votre royaume en particulier, à l'expulsion des infidèles, à la propagation de la foi catholique, à la délivrance de la Terre Sainte ; et il nous a révélé ses intentions secrètes en faveur du bien public. Nos désirs n'étant pas moins ardents que les siens, nous avons eu avec lui plusieurs conférences, et, d'un commun accord, nous avons décidé que la mesure la plus urgente était d'éloigner les détestables Compagnies qui dévastent votre royaume et plusieurs autres parties de la chrétienté, soit en les décidant par la persuasion, soit en les contraignant par la force à marcher contre les Turcs ou autres infidèles.

Courrier d'Urbain IV à Charles V

Charles IV était à Strasbourg quelques semaines avant ce courrier. Avait-il sondé les Alsaciens ? et quelle avait été leur réponse ? On ne sait. Toujours est-il que les Compagnies se regroupent en Lorraine. Pour mener la ‘croisade’, Charles V a choisi Arnaud de Cervole, dit l’Archiprêtre.

Qui était Arnaud de Cervole ?

Né dans une famille de la petite noblesse du Périgord, Arnaud avait hérité de la charge d’ Archiprêtre de Vellines, en Dordogne. Peu porté sur la religion, Arnaud s’engage aux côtés du Roi de France dés sa jeunesse, alors que la Guyenne est anglaise. Soudoyer, aventurier puis chef de bande dans les Compagnies, il est de toutes les batailles et son surnom d’ Archiprêtre lui restera. Poitiers, campagne de Normandie, Arnaud connaît une ascension fulgurante. Le roi Jean le Bon le fait chevalier et seigneur de Chateauneuf sur Charente. Malgré ses méthodes brutales et controversées, mais courantes à cette époque, Arnaud est fort apprécié. Campagnes fructueuses, mariage, Arnaud s’enrichit et devient un homme important. Il est alors un concurrent de Du Guesclin au poste de Connétable. Sa conduite controversée à la bataille de Cocherel, où il refuse d’engager ses troupes, l’éloigne alors un temps du pouvoir. Arnaud s’installe alors en Bourgogne, où, bien en cour, il aide et conseille Philippe le Hardi, qui est le parrain de son fils.
Lorsqu’il s’agit d’emmener les Compagnies loin de France, son passé en leur sein, sa réputation d’homme de guerre et sa proximité avec le Duc de Bourgogne, fils de Charles V, le portent presque naturellement à la tête de l’expédition.

Les Grandes Compagnies en Alsace

Arnaud, s’il n’est pas sans défaut, n’est pas le bandit qu’on a souvent décrit. A la tête de 12.000 chevaux selon Zurlauben, de plus de 30.000 hommes selon Koenigshoven, l’Archiprêtre suit la route tracée, il passe le col de Saverne et marche sur Strasbourg pour passer le Rhin. Et c’est là que se noue le drame. Les Strasbourgeois ont fermé les portes de la Ville et coupé la route vers l’Allemagne. Arnaud de Cervole est surpris par ce retournement, Charles IV n’avait-il pas promis de lui ouvrir la route ? Négociations, escarmouches à Koenigshofen, menaces, rien n’y fait, les Strasbourgeois restent à l’abri de leurs murs et les Compagnies ne disposent pas de matériel de siège. Les ambassades envoyées auprès de l’empereur à Seltz restent sans réponse. L’ Archiprêtre doit répondre aux impatiences des routiers et nourrir ses troupes : il lance les Compagnies sur l’Alsace. L’empereur n’a pas tenu ses engagements, tant pis pour lui !
Encore confiant dans son projet de rejoindre la Hongrie, Arnaud envisage alors de passer le Rhin à Bâle, qui suite au tremblement de terre de 1256 ne pourra lui opposer que des murailles détruites. Les bandes de routiers se dirigent vers de sud, de village en village, de cloître en bourgade, rançonnant, pillant, violant, sans doute ravis de ces victoires faciles sans avoir à combattre les Turcs.


Voici le récit qu’en fait Specklin.

Comme on ne voulait pas sortir ( de Strasbourg) pour se battre, ils pillèrent Koenigshofen et y brûlèrent de nombreuses maisons, ensuite ils se retirèrent dans la campagne et dévastèrent de nombreux châteaux et petites villes. Ils brûlèrent aussi le cloître de Truttenhausen. Les pauvres s’enfuirent en emportant ce qu’ils pouvaient. Ils brûlaient et volaient tout. Ils se saisirent de nombreuses personnes et les rançonnaient contre de l’argent, des fers à cheval, du cuir, des tentures, tout ce dont ils avaient besoin. Mais on ne laissait pas ce genre de choses sortir des murs de la ville, de façon à ce qu’ils en soient privés.

Specklin, Collectanées, notule 1542

Prévenus de l’avance de l’Archiprêtre, les Bâlois ont appelé les Suisses à l’aide. Les Villes et les seigneurs allemands lèvent des troupes, Charles IV lui-même, contraint, se décide enfin à intervenir. Les Compagnies sont à Benfeld, Dambach , elles atteignent Sélestat, approchent Colmar. Les paysans se réfugient dans les villes, et les soudards dévastent les campagnes. Enfin, l’armée de Charles IV se met en marche et, sans l’attendre, les Compagnies refluent en France. Les chroniques rapportent que l’armée impériale sema autant de désordres et de malheurs que les Compagnies de l’Archiprêtre, qui ne seront restées en Alsace que quelques semaines.

Au pied du Mont-Sainte-Odile

Il semble que les Compagnies aient évité Rosheim et Obernai fortifiées, et réservé leurs coups à des cibles plus faciles. La prévôté de Truttenhausen est citée dans plusieurs chroniques. Incendié et pillé malgré les suppliques du prévôt Ostwald de Berwenstein, le lieu sera relevé mais au rang de simple prieuré.
Les couvents du Mont sont épargnés, ainsi vraisemblablement que les châteaux qui les entourent. Ce ne sera pas le cas, dix ans plus tard, lorsque les mêmes Compagnies reviendront sous la bannière d’Enguerrand de Coucy.

La fin de l’Archiprêtre

Déconsidéré par cette aventure peu glorieuse, l’ Archiprêtre rentre chez lui en Bourgogne. Il y restera plusieurs mois, avant d’être rappelé pour conduire les mêmes Compagnies en Savoie. Lors de ce dernier commandement, Arnaud de Cervole meurt lors d’une altercation avec un de ses soudards. Il périt le 25 mai 1366 à Glaizé près de Villefranche sur Saône.

Sources

  • Chroniques de Koenigshoven, 1386

Koenighoven nomme plaisamment Arnaud : Erzepriester von Springhirtz. Les Compagnies sont qualifiées d’ ‘Englender’, les routiers anglais étaient nombreux.

  • Specklin, les Collectanées, Notules 1539 à 1545, 1580
  • Zurlauben, Bibliothèque militaire historique et politique (tome II), 1760
  • Strobel, Vaterländische Geschichte des Elsasses, 1851
  • A. Cherest, L’ Archiprêtre, épisodes de la Guerre de Cent Ans, au XIVème siècle, 1879

Les livres de Cherest et de Zurlauben sont très complets et faciles d’accès. Ils retracent la vie hors normes et étonnante d’Arnaud de Cervole.

Illustrations

  • Arnaud de Cervole, document Bibliothèque Nationale
  • Photographies de Truttenhausen, PiP
  • Truttenhausen, lithographie d’Engelmann

Prochainement, un article complet sera consacré à la prévôté de Truttenhausen et à son histoire.
Le cadre est magnifique, l’accès à vélo, par Saint-Nabor, dans les bois, suppose un VTT.

 

Prévôté de Truttenhausen

Prévôté de Truttenhausen

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