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Autour du Mont-Sainte-Odile

La frise de l’abbatiale d’Andlau, trésor d’art et d’humour

18 Janvier 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #lieu

 


La façade de l’église Saints Pierre et Paul d’Andlau est ornée d’une frise continue de panneaux sculptés au XIIème siècle. Les panneaux, au nombre de quarante huit, courent sur une trentaine de mètres. L’ensemble est impressionnant, saisissant, et le travail accompli est de toute beauté. Cette disposition des sculptures en une frise continue est rare en Alsace.
Les thèmes traités sont variés et attachants.

  •  Le banquet. Sur six panneaux, on voit successivement, de droite à gauche, le chasseur et son chien, le boucher qui abat l’animal, puis son aide qui aiguise un couteau pour la découpe. Trois serviteurs apportent ensuite une soupière, un plat, et les boissons. Sont attablés sous une colonnade, un homme et deux femmes.
  •  Les fraudeurs. Sur le premier panneau, un pèlerin fait appel à un changeur, assis sur son coffre. Celui-ci le vole. On voit le diable perché sur son épaule. Sur le deuxième bas-relief, un vigneron ajoute de l’eau dans le vin qu’il vend à une femme, le diable, assis sur un tonneau, lui passe déjà la corde au cou.
  •  Le combat à pied. Deux soldats armés d’une épée et d’un écu se font face.
  •  Les lions. Un premier lion dévore sa proie sous les yeux d’un second.
  • Le combat à cheval. Deux cavaliers s’affrontent en duel à la lance.
  • Le paysan volé. Un loup emporte un canard, le paysan le poursuit avec son chien.
  • La chasse au cerf. Un seigneur poursuit à cheval un cerf, devant lui, son compagnon sonne le cor et lâche son chien. Un autre chasseur avec une lance et un cor, complète la scène.
  •  La chasse à l’ours. Sur quatre panneaux, on découvre un homme protégé par son bouclier qui s’avance armé d’une épée vers un gros ours. Une biche les observe dans la forêt. Effrayé, un compagnon s’est caché dans un arbre !
  • Le Combat avec le Dragon. Un chevalier combat à l’épée un dragon qui engloutit son compagnon. A proximité, l’écuyer garde les chevaux en observant la scène.
  • Le centaure. Un centaure décoche ses flèches sur deux dragons menaçants.

Chaque panneau raconte une histoire. Ces scènes élaborées sont accompagnées de sculptures plus simples : plusieurs arbres, une sirène chevauche un poisson, une autre sirène mange un poisson, un éléphant de combat, un griffon enlève un agneau , un chasseur et ses chiens, plusieurs monstres, un chamelier sur sa monture, un dragon, un lion dévore une gazelle.

Trois gargouilles, réalisées avec plus de relief, complètent l’ensemble : un bélier, un lion couché et un lion portant un lionceau. Cette dernière est vraiment de toute beauté !
 

Nota : La frise se situant en hauteur, il peut se révéler utile de se munir de lunettes pour mieux apprécier les détails de chacune de ces scènes.

Deux scènes sont interprétées par les spécialistes.

Le ‘Combat avec le Dragon’ serait une représentation du Roi Théodoric de Ravenne et de son compagnon Sintram. Nous dit-on. Théodoric chauffe son épée au souffle du dragon avant de le transpercer pour sauver Sintram. Bigre ! Que vient donc faire ce Théodoric à Andlau ?
En fait, sous ce nom francisé de Théodoric de Ravenne se cache Dietrich von Bern, héros de plusieurs chansons de geste germaniques. Dietrich est l’équivalent allemand de Lancelot du Lac, en quelque sorte. Dietrich connaît de nombreuses aventures. Dans l’une d’elles, Dietrich terrasse en effet un dragon ailé, comme Siegfried, et comme tant d’autres. Cet épisode est raconté dans un texte daté de 1440 à Heidelberg. La reine du Tyrol Virginal est enlevée, ainsi que la vierge Madius, par le païen Orkise. Dietrich et ses compagnons Hildenbrand et Rentwin partent à sa recherche. Ils luttent contre des géants, puis contre un dragon. C’est Rentwin qui est ‘gobé’, et Dietrich qui le tire d’affaire. Cette histoire avant d’être écrite à Heidelberg devait courir de burg en burg, en Souabe et en Alsace, portée par les ‘minnesänger’, nos troubadours du Rhin. La lutte contre un prince païen, aidé par un dragon, la victoire du chevalier chrétien ont plu à l’abbesse d’Andlau qui a commandé la sculpture pour orner son abbaye. Nous sommes en 1150, environ, les Hohenstaufen, princes d’une dynastie souabe, dominent l’Alsace. Ils ont peut-être influencé ce choix. Notons pour aller dans ce sens que le même thème est traité dans l’église Saints Pierre et Paul à Rosheim, restaurée sous Frédéric le Borgne. Tout se tient !

La ‘Chasse à l’Ours’ serait tirée d’une épopée danoise. Biarco et son compagnon Hott affrontent un ours géant. Biarco serait une retranscription de Bjarki, le petit ours…. Cette histoire est reprise dans des textes anglais, Biarco est alors connu sous le nom de Beowulf. Cette lecture n’est guère probante. Nous n’avons pas trouvé de détail révélateur. Pas de reprise de cet épisode dans la littérature germanique de l’époque, ni de lien avec l’Alsace du XIIème siècle. Si nos lecteurs peuvent nous éclairer… En attendant, nous adopterons une lecture plus ‘quotidienne’ de cette scène de chasse. L’ours était courant en Alsace, et on le chassait comme on chassait le cerf. Les deux scènes de chasse figurent à Andlau.

Comme dans ‘le banquet’ ou ‘les fraudeurs’, nous préférerons y voir un clin d’œil amusé et complice des sculpteurs d’Andlau. Les six serviteurs travaillent, le nanti et ses femmes sont à table. Le changeur et le vigneron sont des fraudeurs. Et le chasseur est un couard ! Les sculpteurs d’Andlau avaient beaucoup d’humour et une vision, quelque peu subversive, de la société où il vivaient.


 

Le Maître d’Andlau

La frise frappe l’observateur par sa cohérence et par son unité de style. Les reliefs sont homogènes. Les drapés des vêtements ainsi que les bordures sont traités de la même manière, peu commune, sur tous les panneaux. Nul doute que l’ensemble de la frise ait été exécuté autour d’un maître d’œuvre unique, dont la forte personnalité, teintée d’un humour subversif, marquait tout un atelier de sculpteurs. L’histoire n’a malheureusement pas retenu le nom du Maître d’Andlau.
Le rendu, si particulier, des personnages, les thèmes bibliques retenus dans la frise d’Andlau posent la question des sources d’inspiration de l’artiste. A l’ époque du travail sur l’abbatiale, le codex Guta-Sintram était élaboré à l’ abbaye de Marbach. Les deux abbayes entretenaient des relations étroites. On trouve dans ce manuscrit ancien plusieurs dessins enluminés bien proches dans leur tracé des réalisations sculptées à Andlau. Ce codex semble être un source d’inspiration du Maître.
Le travail de l’atelier d’Andlau ne s’est pas limité à l’église abbatiale, mais a essaimé à proximité du lieu. L’amateur- promeneur peut retrouver, au pied du Mont Sainte Odile, plusieurs sculptures du Maître.

  • A Obernai, trois claveaux de l’église romane disparue ont été sauvegardés. Ils se trouvent encastrés dans le mur situé derrière le chœur de l’église actuelle. La première pierre représente un Christ en gloire, même position, même rendu des vêtements, même palmettes qu’à Andlau. Le deuxième claveau présente un animal ailé dans un arbre de vie, ce thème est traité de façon analogue sous le porche d’Andlau. La dernière sculpture comporte un ours et une cigogne entourés de vigne, ils mangent des raisins. Quels beaux symboles alsaciens ! Les trois sculptures sont en excellent état, et faciles d’accès.
  • A Zellwiller, on retrouve un Christ, très expressif, encastré dans le mur de l’église actuelle. Même style, même rendu des vêtements.
  • La chapelle Saint Jean Baptiste de Eichhoffen présente un linteau sculpté, malheureusement fort abîmé. Les palmettes rappellent le Maître d’Andlau.


Les passionnés de statuaire romane termineront leurs recherches par les visites du musée Unterlinden à Colmar et celle du musée de l’ Œuvre Notre Dame à Strasbourg. Ces deux lieux exposent d’autres sculptures de l’atelier d’Andlau, ainsi que des pièces magnifiques provenant de l’atelier d’Eschau qui travaillait également au XIIème siècle. Les arcades du cloître d’Eschau ( Musée de l’ Œuvre ) sont de toute beauté.
L’église Saint Thomas, à Strasbourg, renferme le sarcophage d’Adeloch, qui date de la même époque. Là encore, sur cette pièce exceptionnelle, vous retrouverez la technique et le rendu du Maître d’Andlau. ( Nota : R. Will pense que le sarcophage serait plutôt issu de l'atelier d'Eschau. Les styles sont proches.)


Le Porche

L’Abbaye d’Andlau possède également un porche richement sculpté. L’ensemble est de même facture que la frise et provient du même atelier de sculpture.
L’arche comporte trois pierres sculptées : le Christ et Sainte Richarde, David et Goliath, Samson et le lion.

 

Le tympan est composé de trois éléments distincts.

  • Le Christ remet une clef à Pierre et un livre à Paul.
  • Un homme armé d’une fronde chasse un oiseau assis dans une vigne.
  • Un homme, accompagné d’un enfant, vise de son arc un oiseau au sommet d’un arbre.

Le linteau présente l’histoire d’Adam et Eve. Création d’Eve, le jardin d’Eden, la pomme et le serpent, Adam et Eve chassés du paradis. Les pilastres représentent les dix couples de donateurs, ils sont portés par des atlantes, cernés d’une frise comportant des animaux.

Cet ensemble exceptionnel mérite une visite approfondie.
Les chapiteaux des colonnes du porche sont plus classiques et vraisemblablement plus anciens.


La crypte

Après la visite de l’église, où d’autres sculptures se trouvent sur les chapiteaux de la croisée, le visiteur ne quittera pas l’abbatiale sans descendre dans la crypte romane. Il ne manquera pas d’y caresser l’Ourse de Sainte Richarde. Cette statue rappelle la légende de la fondation de l’abbaye. Une ourse aurait indiqué à Richarde le lieu où fonder son abbaye.
Pendant plusieurs siècles, un ours vivant était enfermé dans la crypte en souvenir de la légende de la sainte et de son ourse. Cette tradition prit fin lorsqu’un de ces malheureux plantigrades dévora un enfant trop curieux, En 1857, l'ours fut remplacé par cette statue, inoffensive. Elle se trouvait jusqu'alors à l'entrée de l'église.

En quittant Andlau, après une promenade le long de l’Andlau et dans le bourg, le marcheur gravira la pente vers les châteaux de Spesbourg et du Haut-Andlau. Pause conseillée au Rocher Sainte Richarde, au dessus de la ville.

Illustrations

  • Le Chamelier, le monstre et son prisonnier, monstre marin
  • Le Lion et la gazelle, dragon ailé
  • Gargouille au lion
  • Le combat avec le dragon
  • Le changeur malhonnête
  • L'ours, la cigogne et les raisins, à Obernai
  • Détail du portail
  • Adam et Eve, chassés du paradis
  • L'ourse de la crypte

Quelques dates

  •   880 Création de l’abbaye par Sainte Richarde
  • 1045 Chantier de l’église romane de l’abbesse Mathilde
  • 1049 Consécration par le pape Léon IX
  • 1130 Début de réalisation de la frise de l’abbatiale, sous l’abbesse Hadewitz
  • 1160 Mise en place de la nef ogivale
  • 1700 Réaménagement de l’ensemble de l’église, la crypte romane ainsi que le massif occidental et sa frise sont sauvegardés.

 

Lion terrassant un équidé

Lion terrassant un équidé

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