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Autour du Mont-Sainte-Odile

La Guerre des Caves à Rosheim

28 Février 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #anecdote

Attaque surprise des Lorrains sur Rosheim. La ville est prise, mais la suite des événements est des plus inattendues. Un moine de Senones nous raconte toute l’histoire où il est question du bon vin d’Alsace et de ses effets en temps de guerre.

Le litige entre l’Empereur et le Duc de Lorraine.

Au début de son règne, Frédéric II doit reconquérir ses fiefs occupés par les partisans d’Otton de Brunswick. Les Landsberg tiennent la ville d’Haguenau. Frédéric fait appel au Duc de Lorraine, Ferry II. Il lui demande son aide moyennant 4000 marcs d’argent. Mais Frédéric n’a pas les fonds nécessaires, il engage la Ville de Rosheim en échange de l’aide lorraine. Ferry remplit sa part du contrat et libère Haguenau. Mais la dette de Frédéric court toujours.

Quelques années plus tard, après la mort de Ferry, son fils Thibault devient duc de Lorraine. A Bouvines, Thibault était aux côtés d’ Otton de Brunswick et s’oppose donc à Frédéric II. De plus, Thibault a des ambitions en Alsace, il a épousé l’héritière des Dagsbourg et souhaite prendre possession du comté de son épouse. Il décide de commencer sa campagne en occupant Rosheim et entre en Alsace à la tête de son armée. Son intendant Lambyrin d’Arches précède le duc avec une petite troupe. Lambyrin trouve Rosheim sans défense, et pénètre dans la cité, où il trouve force munitions, viandes et bon vin !

La suite de l’histoire est amusante. Elle nous est rapportée par le moine Richer de l’abbaye des Senones, un contemporain des faits.

 

Le texte du moine Richer de Senones

Iceux voyant que nul ne les contredisait entrèrent dans les caves et les trouvèrent pleines de vin, s’assirent, mangèrent et burent tant qu’ils voulurent. Et comme cette sorte de gens rustiques a de coutume, ayant trouvé quantité de vin, de s’enivrer, d’autant qu’en leur logis ils en boivent peu souvent, ceux-ci s’enivrèrent tous, et chancelant à toute démarche, se heurtaient partout et tombaient par terre. Ce qu’ayant aperçu quelque gentil soldat nommé Otton, qui était de la ville même, et ayant rassemblé la plus grande partie de ses conbourgeois, leur dit : ‘Courage, amis, ne voyez vous pas ces rustiques tous ivres morts ? Prenez donc vos armes car sans difficulté nous les étrillerons bien.’ Ceux-ci, donc, tous forcenés, comme les allemands ont cette façon de faire, sortant de leurs maisons, se jetèrent sur les rustiques qui pensaient mettre la main sur leurs armes, mais ne purent, d’autant qu’ils ne savaient seulement se tenir debout. Quelques uns pensant se mettre sur pied, tombaient lourdement à terre. Les autres voulant se rendre à merci, bégayaient si fort qu’à peine ils pouvaient proférer un mot correctement. Et puisque les allemands ne savent pas pardonner à ceux dont ils prennent le dessus, ils commencèrent à les ravager si impétueusement, que sans vergogne ils les outrèrent et massacrèrent de leur coutelas jusqu’au nombre de sept vingt. Lambyrin, toutefois, et quelques autres mieux avisés, ayant monté leur chevaux, s’enfuirent par la porte de Brustanual. Une part d’entre eux apercevant la défaite de leurs gens, le long des rues prirent la fuite jusqu’aux montagnes toutes proches. Les autres ivres ou blessés gisaient dans les jardins. Et la nuit qui suivit, marchant comme ils le pouvaient, ils retournèrent dans leur pays. Les allemands entrant dans leur caves en trouvèrent encore quelques uns qui n’avaient pas dessaoulé, et ils les achevèrent. De sorte que de la multitude des gens de Lambyrin, il n’en resta que bien peu. Lambyrin donc ayant trouvé le duc Thibault qui était proche avec son armée, tout près de Brustanual et de Vicha lui raconta la piètre défaite de ses gens. Mais le duc fâché par ces nouvelles se retira avec son armée.

Chronicon senonense, livre III,chapitre 22, Richer

A la lecture, on peut soupçonner le moine lorrain d’un léger parti pris contre les ‘allemands’ de Rosheim… Nous préférerons retenir de cette histoire que le vin de Rosheim devait, déjà au treizième siècle, être bon ! Nos excellents crus du Westerberg et du Fleckstein se sont révélés plus efficaces qu’une troupe armée. Prosit !

Les Lorrains sont vraisemblablement arrivés par la vallée de la Bruche et ‘Vicha’ doit être notre Wisches. Par contre, je n’ai pas trouvé de localité correspondant à ‘Brustanual’…. Si une porte de la ville porte ce nom, ce ne devrait pas être bien loin, si quelqu’un a une idée, merci… Retenons simplement que Rosheim, ville des Hohenstaufen, était déjà fortifiée en 1218.

Le nombre de victimes de la Guerre des Caves donné par Richer n’est pas bien clair. ‘Sept vingt’. Est-ce à dire sept cent vingt ? Ceci peut paraître élevé pour l’avant-garde du Duc de Lorraine. Vingt sept ramène notre guerre à une simple escarmouche. Faute d’éléments, nous ne trancherons pas. Néanmoins, si le Duc avait réellement perdu plus de sept cent hommes dans une ville non défendue, n’y aurait-il pas eu de représailles de sa part, lui qui était à quelques kilomètres et à la tête d’une véritable armée en ordre de marche ?

Dénouement du conflit

S’il délaisse Rosheim, Thibault ravage le nord de l'Alsace en représailles et en particulier les vignobles appartenant à Frédéric II. L’année suivante, Frédéric décide de se venger, il entre en Lorraine, assiège Thibault au château d’Amance et fait mettre le feu à Nancy. Vaincu, prisonnier, emmené en Allemagne, Thibault doit céder et voit ses rêves alsaciens lui échapper. Du moins, croit-il au pardon de Frédéric et regagne sa Lorraine. C’était mal connaître le Hohenstaufen.

Mais, redonnons la parole à Richer de Senones, qui, dans son style fleuri, nous dit le fin mot de cette histoire.

 

Ainsi donc le Duc eut passé le Rhin, joyeux qu'il approchait de ses terres, estimant qu'il était remis en la grâce du Roy, trouva peu après qu'il était bien loin du compte. Car le Roy, qui n’avait rien oublié, envoya après lui une certaine paillarde, que l'on nommait Sodanne, laquelle passant une nuit avec lui et discourant de propos assez facétieux, comme de telles femmes peuvent faire, mêla du venin en son vin et le fit boire au Duc, comme le Roy lui avait ordonné. Ceci fait, le lendemain, elle s'en retourna. Le Duc ne la fit guère longue après, mais expira. Il fut enseveli au monastère de Stultzeborn, ordre de Citeaux…...

Chronicon senonense, livre III,chapitre 23, Richer

On reste un rien surpris et amusé par la bonne connaissance de notre bon moine de Senones sur les façons des dames de mauvaise vie, qu’il nomme ‘paillardes’. Et, on note que c’est une seconde fois le vin qui mena le Duc à sa perte. Gewurztraminer ou Riesling ?

Visite des Remparts de Rosheim

On ne sait quelles étaient les fortifications de la ville au début du treizième siècle. Le texte de Richer est le premier qui les laissent supposer. Salch propose deux remparts distincts enserrant séparément les églises Saint Pierre et Saint Etienne. (Peu probant). Par la suite, la ville fut cernée par deux lignes de murs concentriques. Le plan proposé montre cette situation au XVIème siècle. La partie Sud des fortifications est encore en place, et un petit chemin les longe, bordé par le Rosenmeer. La promenade est courte, facile et agréable.

Quatre portes fortifiées sont encore visibles. La Niedertor ( à l’est ) et la Löwentor, porte du lion ( au nord) sont les plus anciennes. L’une d’elles vit peut-être la fuite peu glorieuse de Lambyrin d’Arches.

On continuera la promenade dans les ruelles de la vieille ville, où de nombreuses maisons alsaciennes attireront le regard. Près de la Tattor et de la Mairie, admirez le magnifique puits renaissance. Montez jusqu’à la Maison Romane, souvenir du passage de Frédéric le Borgne. On terminera par l’église romane des Hohenstaufen. Les proportions de l’édifice, sa ligne sobre et sa statuaire hors du commun raviront chacun. Voir l'article dédié à l Eglise Saints Pierre et Paul de Rosheim.

 

L’accès en vélo à Rosheim est aisé. De belles pistes joignent la ville à ses voisines : Molsheim, Obernai, Griesheim.

Sources

  • Chronicon Senonense, Richer de Senones, livre III, chapitres 19 à 23
  • Rosheim XII –XIIIèmes siècles, Charles-Laurent Salch, CECFS

Illustrations

  • Armoiries de Lorraine
  • Armoiries de Rosheim
  • Le moine Richer, selon le frontispice du texte de Jean Cayon
  • Erker sur la Porte du Lion
  • Scène de siège, Hortus Deliciarum
  • Porte du Lion
  • Plan des remparts de Rosheim - PiP
  • Lion présentant les armes de Rosheim, puits renaissance Rosheim

 

Image de guerre, extraite de l'Hortus Deliciarum

Image de guerre, extraite de l'Hortus Deliciarum

Commenter cet article

Raphaël 06/09/2017 20:52

Peut-être que ‘Brustanual’ correspond à la vallée de la Bruche (Bruscua en latin) mais que le terme est traité comme un nom de localité.

Raphaël 07/09/2017 13:49

Ailleurs dans la Chronique, on trouve mention de "Brustenual" associé au château de Salm, situé sur le ban de la Broque (voir l'extrait du Livre IV, Ch. XXVIII ci-dessous).

On trouve également mention de la localité de Brustam / Brunstam (= "Breuschheim"), citée à proximité de "Sales" (Saâles) : il s'agit de Bourg-Bruche (cf. Livre V Ch. XVI ci-dessous).

L'élément "Brusta" / "Brunsta" réfère donc à la Bruche.

"Brustanual" pourrait donc être une forme de "Bruche-Val" et désigner la Broque (qui avait d'ailleurs un pont en pierre sur la Bruche, comme Bourg-Bruche plus en amont).

Avant de se rendre à Rosheim avec ses fantassins (et quelques cavaliers), Lambyrin arrive donc de Lorraine en "descendant" à "Brustenual" (ce qui suppose que le lieu-dit est en contrebas, donc dans la vallée, mais peut avoir donné son nom au château situé en contre-haut, donc les actuelles ruines de Salm) où, ne voyant pas venir le reste de l'armée du Duc Thiébaud, il décide d'aller seul avec sa troupe à Rosheim (cf. extrait du Livre III Ch. XXI ci-dessous).

Après la déroute lorraine à Rosheim, Lambyrin et les quelques cavaliers repartent (à cheval) d'où ils étaient venus et tombent sur l'armée de Thiébaud "qui était proche [...] tout ioignant de Brustanual et de Vicha [Wisches]", c'est-à-dire descendant la vallée de la Bruche.

Je pense donc que "la porte de Brustanual", du point de vue de Richer, signifie la porte qui ouvre sur le chemin de Brustanual (ou Brustenual), donc la route de La Broque-Château de Salm, par extension la vallée de la Bruche. Le chemin reliant directement Rosheim à la vallée de la Bruche passait par Rosenwiller et Gresswiller (il existe toujours).

Sachant que nous sommes en 1218, la ville n'a pas encore le schéma de fortifications qu'on lui connaît aujourd'hui, même si la "Mittelstadt" est peut-être (certainement même) déjà protégée par une enceinte de terre et bois, avec deux portes Est et Ouest, préfigurations de la Porte Hohenbourg et de la Zittgloeckeltor. L'église romane Saint-Pierre telle que nous la connaissons existe déjà depuis 70 ans, tout comme l'église Saint-Étienne (dont il ne reste que la tour-choeur aujourd'hui), mais on comprend que celle citée par Richer comme refuge pour les habitants lors de l'irruption des Lorrains est bien Saint-Pierre.

La "grande" enceinte englobant toute la ville n'étant construite qu'à la fin du XIIIe s./ début XIVe s., il n'est pas encore question des Portes Haute, du Lion et de la Vierge (notons tout de même que la Porte du Lion ouvrait non seulement sur le chemin de Mutzig/Molsheim mais aussi sur celui de la vallée de la Bruche via Rosenwiller).

Dès lors, la porte par laquelle a fui Lambyrin ne peut être que celle qui sera finalement la Zittgloeckeltor, que Richer nomme "de Brustanual" de son point de vue lorrain. Ce qui implique également que les caves investies se situaient dans la Mittelstadt.

Avec ses cavaliers, Lambyrin fuit par Rosenwiller / Gresswiller et rencontre Thiébaud en aval de Wisches, donc quelque part entre Lutzelhouse et Heiligenberg. Les quelques fantassins survivants cités par Richer ont quant à eux fui par leurs propres moyens "dans les montagnes plus prochaines", c'est-à-dire par l'Eichwald et la vallée de la Magel. D'autres se sont planqués et ont fui durant la nuit sans que Richer précise l'itinéraire de leur fuite, signalant juste qu'ils "retournèrent dans leur pays".

Pour finir, je suppose que cet épisode de la "Guerre des Caves" a accéléré la décision de doter Rosheim d'une enceinte en pierres, à savoir celle de la Mittelstadt.

Sources :
(Livre IV, Ch. XXVIII) "Commençons donc à Henry, surnommé de Salmes, qui a été de nostre age, et qui du temps de l'abbé Henry (comme dit est) exerçoit et tiroit des tailles et exactions sur les hommes subiets de l'eglise par la permission toutefois dudit abbé. Du temps de ces deux fut basti UN CHASTEAU DIT BRUSTENUAL, sur l'heritage de ceste eglise, qui fut appellé Salmes ; lequel nom vient d'un certain chasteau qui est au territoire d'Ardenne, d'où ledit comte et ses predecesseurs sont issus."

(Livre III, Ch. XXI) "le Roy Frederic ayant sceu la mort du duc Frederich, reuoqua à soy la ville de Roseim, laquelle luy auoit été donnée pour gage. Quoy entendant, le duc Thiebault ayant leué bon nombre de soldatz, commanda à Lambyrin d'Arches, lequel étoit grand maistre de sa maison, qu'il descendit à Brustenual auec ses gens de pied, et qu'illec on l'attendit. Mais voyant Lambyrin que le duc ne venoit, conduit ses gens iusques à Roseim, et pour ce que là contre le val n'y auoit aucune deffence, entra subitement en la ville."

Dans le CH. XVI du Livre V, il est question du village de "Brustam" / "Brunstam" qui, après recherche, s'avère être Bourg-Bruche.

PiP 07/09/2017 09:09

Oui... peut-être. Mais la Bruche ne passe pas à Rosheim.... Moi, j'avais pensé à une déformation de Boersch...

Raphael 10/11/2014 13:19

Très intéressante, cette page, très complète, bravo ! Sur les fortifications, je pense qu'il faut prendre en compte deux éléments : 1) le partage de la ville entre les Hohenstaufen (autour de St-Pierre) et l'évêque (autour de Saint-Étienne) jusque vers le milieu du XIIIème, quand Hohenstaufen parvient à obtenir toutes les possessions rosheimoises de l'évêque en échange des possessions des Hohenstaufen à Saverne (qui devient alors ville épiscopale) ; 2) l'accession au statut de ville qui autorise l'érection d'un rempart de pierre, et qui intervient au plus tard en 1267 ; 3) la topographie urbaine, la construction du rempart de la Mittelstadt s'étant accompagnée de gros travaux de terrassement et de remblayage de la partie Sud (en témoignent la surélévation du socle de l'église et la base du porche roman du Meyerhof) ; 4) le plan d'urbanisation méthodique de l'Oberstadt, qui traduit la mainmise des Hohenstaufen après l'accord avec l'évêque. En croisant ces éléments, on peut supposer que l'enceinte de la Mittelstadt n'est pas antérieure à 1250 et que l'enceinte extérieure n'est pas postérieure à 1370. En 1218, les fortifications devaient être en terre et bois et la défense de la ville assurée par le maillage de maisons fortes, ou de "chevaliers", dont il reste plusieurs vestiges au premier rang desquels la maison romane, qui contrôlait l'issue ouest de l'agglomération.

PiP 10/11/2014 21:25

Merci pour votre contribution! Votre analyse des remparts est fort complète et recoupe, côté, dates, ce qui s'est passé pour ceux d' Obernai. Mêmes étapes. A part bien entendu, le point 1, l'évêque n'est pas venu chez nous.... ( Voir l'article sur les Remparts d'Obernai )

Raphael 10/11/2014 13:22

ERRATUM : ce sont bien sûr "quatre éléments" qu'il convient de prendre en compte et non deux comme indiqué par erreur.

www.windowsoutlookhelp.com 24/01/2014 11:53

This is really nice information that you have posted on your blog about the dispute between the Emperor and the Duke of Lorraine. It is very rare that a dispute occurs between such great leaders of people. You have given an objective analysis on the same.

PiP 24/01/2014 17:22

Cher windowsoutlookhelp !
Vous avez un bien joli nom ! Contrairement à ce que vous avancez, ces luttes étaient fort courantes au treizième siècle... et tout au long de l'histoire!

PiP 28/02/2013 19:06

Peut-être que 'Brustanual' fait référence à la porte menant vers Boersch.... les Lorrains prononcent l'alsacien avec un tel accent..... Si c'est le cas, il ne reste que la base de cette porte à l'ouest de la ville.