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Autour du Mont-Sainte-Odile

Le duc Adalric portait-il des tresses ?

24 Janvier 2013 , Rédigé par PiP Publié dans #anecdote

Sur le Mont Sainte Odile, dans le couvent de la patronne de l’Alsace, vous trouverez nombreuses représentations du duc d’Alsace Adalric, le père de Sainte Odile, mort dans les années 690. Sur la plupart des tableaux et des fresques, le duc est représenté avec la chevelure habituelle des rois mérovingiens, coupe ronde, cheveux tombant sur les épaules. Seule la fresque de Spindler (~ 1920) représente le duc, sévère, accompagné de son épouse, la pieuse Bereswinde, avec des superbes tresses. Alors ? qu’en penser ?

En fait, l’observateur attentif trouvera sur le Mont une deuxième représentation des tresses d’ Adalric. Dans la galerie du cloître, une stèle romane représente le Duc avec cet attribut capillaire.

Intéressons nous à cette stèle. Ce bloc de grès parallélépipédique présente trois faces sculptées. Sans doute s’agissait-il d’un meneau de baie géminée bordant le cloître roman, la quatrième face n’était alors pas visible du cloître et n’a pas reçu de sculpture.

  • La première face représente le duc, cheveux nattés, donnant un livre à sa fille Odile. Symbole du don du couvent de Hohenburg à Odile. Le duc est assis sur un trône, la main gauche étrangement placée derrière son dos.
  • La deuxième face montre Saint Léger l’évêque d’Autun, qui était, selon certaines sources, le neveu du duc Adalric. Saint Léger porte un livre, vraisemblablement la Bible.
  • La troisième sculpture représente les dévotions de Relinde et d’ Herrade de Landsberg à la Vierge. Sous le trône de la Vierge, les abbesses tiennent un troisième livre, qui pourrait être l’ Hortus Deliciarum d’Herrade, dédié symboliquement à Marie.

Les personnages sont authentifiés par leurs noms sculptés dans la stèle.

Les visages des sculptures ont été martelés lors de la Révolution en 1793. Fort heureusement, leur tracé avait été relevé à deux reprises. En 1734, Louis Laguille, dans le Livre VII de son Histoire de l’Alsace, nous propose la représentation des faces 1 et 2 de la stèle. En effet, à cette époque, la pierre était, de façon inexpliquée, scellée dans un mur et la face représentant les deux abbesses d’ Hohenburg aux pieds de la Vierge était dissimulée. Le tracé des vêtements et du trône sont suffisamment proches de la réalité pour que les visages le soient également.

La troisième face a été dégagée en 1747, lors de travaux effectués par les Prémontrés qui rebâtissaient le couvent dans sa forme actuelle. C’est ainsi que le relevé de Silbermann, effectué en 1781, nous montre l’ensemble de la stèle romane, avant les mutilations.

Le style des sculptures et leur rendu ont été souvent rapprochés des ‘Gémeaux’ de l’église de Rosheim. La représentation et les vêtements de Saint Léger, sa chasuble en pointe, sont proches de ceux de la dalle funéraire de Mittelbergheim. La forme des caractères des noms des personnages, la présence d’Herrade, l’utilisation du nom d’Etichon pour nommer le duc, tous ces éléments permettent de proposer la fin du XIIème siècle comme date de réalisation. La stèle a été sculptée lors de la reconstruction de Hohenburg sous Frédéric Barberousse.

Mais revenons à la chevelure d’Adalric et à ses nattes. Nous ne connaissons pas de sculptures de cette époque en Alsace présentant cette singularité.( appel aux lecteurs connaisseurs ). Par contre, à Paris, l’église Saint Germain des Prés présente une suite de mérovingiens, sculptée au XIIème siècle. D'un côté du portail, Saint Rémi, Clovis, Clotilde et Clodomir sont représentés avec la chevelure sur les épaules. De l'autre, le roi Clotaire porte des nattes, ainsi que la reine Ultragote, femme de Childéric, qui régnait au temps d’Adalric. Dans la basilique de Saint Denis, seule la statue de Dagobert présente cette particularité.

Alors, Adalric portait-il des nattes ? Difficile de trancher ! La stèle a été gravée sous les directives d’ Herrade de Landsberg près de 500 ans après la mort du duc… et puis, la même Herrade représente Adalric dans son manuscrit de l’ Hortus Deliciarum avec une coupe de cheveux fort différente ! Nous ne pourrons conclure.

Terminons, dans le doute, par une dernière image ancienne de la chevelure du duc d’Alsace, tirée, celle-ci de la tapisserie de Sainte Odile (Musée de l’Œuvre Notre Dame à Strasbourg). Adalric porte les cheveux sur les épaules. La tapisserie a été tissée en 1470 environ, on a représenté le duc mérovingien, selon la mode de l'époque, plus proche de la Renaissance.

Dernière remarque : Odile est également représentée avec des tresses descendant jusqu’à ses genoux. Etonnant pour une nonne ? Et bien non. En effet, ce n’est en 743, au Concile de Leptines, réuni par Carloman, que fut décidé que les religieuses se devaient d’être rasées. Odile était morte depuis vingt ans. Cette image de la Sainte est vraisemblablement la plus réaliste que nous possédions.

La Vierge, elle-même, porte de longues nattes. Figuration inhabituelle de Marie, mais là, faute d’éléments, nous ne nous prononcerons pas.

Illustrations

  • La stèle romane du Mont Sainte Odile
  • La gravure de Louis Laguille 1734
  • Le relevé de Silbermann 1781
  • Adalric dans l'Hortus, fresque de Robert Gall
  • Adalric dans la Tapisserie de Sainte Odile
  • La fresque de Spindler : Adalric et Bereswinde

 

Adalric et Bereswinde par Spindler (vers 1920)

Adalric et Bereswinde par Spindler (vers 1920)

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MThF 13/03/2016 12:27

J'aurais juste une petite remarque gentille (si! si!) à un certain nombre de personnes qui ont commenté la coiffure d'Adalric. On peut tout au plus comparer les diverses visions que des artistes ont pu avoir d'Adalric, mais en se rappelant que ce ne sont pas des sources sur l'aspect d'Adalric lui-même.On ne saurait y voir une image réaliste et raisonner à partir de là .
Pour exemple: l'image que les Français en général se font des Gaulois (matérialisée sur le mode comique par Astérix) ressemble à ce qu'on sait des Gaulois comme un teckel à un lézard. La statue de Vercingétorix à Alésia a plus du Franc que du Gaulois. Ce qui est certain, c'est que, dans le domaine germanique (auquel appartient Adalric) les cheveux (très) longs d'un homme attestent sa noblesse. Au point que couper les cheveux à Childéric III a mis fin à la dynastie mérovingienne. Assurément, Adalric n'était "que" duc, c'est-à-dire gouverneur militaire, mais il avait forcément une longue tignasse et ce n'était pas incongru alors de la tresser.

PiP 21/03/2016 11:52

Certes aucune des représentations présentées d'Adalric ne peut prétendre à une ressemblance avec le duc. Elles ne viennent que de l'imagination de leur auteur, et de leur vision de ce monde mérovingien si mal connu.

MThF 13/03/2016 12:16

Pour ce qui est des tresses d’Odile sur la stèle, il y a eu toute une guéguerre. D'abord, rappelons que, dès avant le début du Xe siècle, les religieuses de Hohenbourg n'étaient pas des moniales (Bénédictines, Cisterciennes ou autres), mais des chanoinesses. Elles l’étaient probablement depuis un siècle,mais pas encore à l’époque de sainte Odile. Néanmoins, le manuscrit de Saint-Gall, le plus ancien concernant la sainte, évoque la discussion qu'elle aurait eue avec sa communauté pour choisir sa règle et qui aurait débouché sur le choix de la vie canoniale (scène représentée dans la chapelle du tombeau). On projetait sur le temps de la fondatrice tout ce dont on ne connaissait pas l'origine. Or les chanoinesses gardaient leurs cheveux.
Maintenant, la guéguerre. Les Bénédictins revendiquaient Odile comme sainte bénédictine (ce qu'elle ne risquait pas trop d'avoir été, mais bon...). Les Prémontrés (alias "chanoines blancs de saint Norbert") se fondaient sur la Vita (de Saint-Gall) et la tradition qui en provenait soutenaient mordicus qu'elle avait été chanoinesse, soutenus en cela par les Jésuites. La stèle s'est trouvé au coeur du match "Bénédictins vs Prémontrés". Ceux-ci disaient: "Elle est voilée, donc consacrée. Le fait qu'elle ait encore des tresses prouve qu'elle était chanoinesse." A quoi les moines répondaient: "Non. Adalric lui donne le titre de propriété de Hohenbourg (symbolisé par le livre) avant sa consécration religieuse; elle porte juste un voile parce que c'est une sainte fille pudique." Sur les images prémontrées, on lui mais neuf fois sur dix des tresses et les Bénédictins persistent à donner à Odile une tenue bénédictine. Aujourd'hui, les Prémontrés ne s'occupent plus de cela, mais il y a encore au moins un érudit bénédictin pour revendiquer sainte Odile, dont le monastère est qualifié de "bénédictin" dans les classeurs de la DRAC!!

PiP 21/03/2016 11:54

Merci pour ces précisions. La guéguerre des différents ordres est intéressante !

jo 10/02/2013 13:37

l'a pas l'air avenant !...peut etre que c'etait des dreads

PiP 11/02/2013 11:25

Selon les auteurs, Adalric était soit une brute , soit un fervent catholique.... soit les deux....

François 30/01/2013 21:48

Si ça se trouve, il changeait de coupe selon l'humeur... On ne sait pas...
Sur la sculpture, je trouve que la coiffure fait plus rouleaux que tresses. Je me demande d'ailleurs comment ça tient... Comme le fait remarquer Liliane, tout le monde en porte sur la stèle. Peut-etre avons nous affaire à une mode étrange et éphémère?

PiP 11/02/2013 11:23

Ephémère, éphémère.... je te rappelle qu' Obélix portait lui-aussi des tresses, quelques siècles plus tôt

Liliane 25/01/2013 14:14

Même très Mucha ! Spindler est un contemporain, avec les mêmes influences de l'art nouveau.
Adalric a vraiment les traits et caractéristiques de l'image que l'on se faisait de nos ancêtres les Gaulois !

Le sculpteur du bas relief étudié avait visiblement une manière bien établie de traiter les nattes et il ne s'est pas privé d'en mettre à tout son petit monde. Sauf à l'évêque d'Autun, encore que Sibermann semble avoir été bien tenté de lui en mettre !

Bravo Pierre, j'aime beaucoup la façon dont tu traites le sujet. A partir d'une simple question sur une coiffure, c'est passionnant de voir le nombre de documents qui peuvent sortir et le regard qui s'aiguise par la curiosité.

PiP 11/02/2013 11:21

non, non.... l'évêque Saint Leger ne porte pas de tresses, je suis allé vérifier hier... c'est le dessin de Silbermann qui donne cette fausse impression

Mathilde 24/01/2013 15:43

ça fait un peu Mucha^^