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Autour du Mont-Sainte-Odile

Richard Cœur de Lion à Niedermunster ?

3 Février 2013 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #personnage

De retour de Croisade, en février 1194, le Roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion serait venu se recueillir à l’abbaye de Niedermunster, au pied du Mont Sainte Odile.’ Cette assertion, des plus étonnantes, est reprise couramment dans les notices, livres et autres blogs. Les gens sérieux emploient le conditionnel, mais la plupart présentent le fait comme avéré. Qu’en est-il ? Pourquoi Richard est-il venu ? A quelle date ? Tout ceci est-il bien sérieux ? ou bien n’est-ce qu’une légende ? voire un mensonge. Huit cents ans plus tard, nous menons l’enquête.

Le contexte historique

Les Croisés sont partis reconquérir le Saint Sépulcre à l’appel du Pape. Tout l’Occident Chrétien s’est mis en route derrière les trois grands monarques de l’époque : Frédéric Barberousse, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Mais, l’unité des croisés n’est que de façade. Philippe, le roi de France, craint, malgré la trêve, les menées de Jean sans Terre, le frère de Richard, aux bornes du royaume. De la même façon, Frédéric de Hohenstaufen sait que Henri de Bavière, beau frère de Richard, profitera de son absence pour relever le parti Guelfe…Les craintes et la suspicion sont de rigueur.

Pour les trois rois, la croisade se terminera de façon bien différente. Frédéric se noie avant même d’atteindre la Terre Sainte. Philippe se hâte de rentrer en France dés les premiers combats contre Saladin, pour assurer, par sa présence, le royaume des Capétiens. Richard reste, seul, de longs mois à guerroyer en Palestine. Les résultats ne sont pas aussi glorieux qu’il l’attendait et la question de son retour se pose.

Le retour de croisade de Richard Cœur de Lion

Les nouvelles de France sont mauvaises, Philippe Auguste s’emploie à occuper les possessions du Plantagenêt en France, Jean sans Terre complote contre son frère, la vielle reine Aliénor d’Aquitaine presse son fils de rentrer au plus tôt. Richard est pressé, il décide de rentrer. Passer par Gibraltar tenu par les Maures n’est guère possible, débarquer sur les côtes de Provence le mettrait à la merci de Philippe Auguste ou du comte Raymond de Toulouse. Richard décide de s’embarquer sur la « Franche Nef », avec quelques hommes pour cingler vers Venise et tenter rejoindre la Bavière tenue par son beau-frère Henri le Lion. De là, il pense trouver passage vers l’Angleterre.

Malheureusement, Richard, lors de la prise d’Acre, avait humilié le duc d’Autriche, Léopold. Celui-ci le fait saisir à proximité de Vienne, alors que Richard était déguisé en marchand. Léopold l’enferme dans son donjon de Dürnstein. Puis, fort gêné de la présence d’un tel prisonnier, Léopold ‘vend’ alors Richard à l’empereur Henri VI le Cruel, fils de Barberousse.

La captivité de Richard

Henri VI méritait son surnom de Cruel : le roi d’Angleterre est incarcéré dans le château de Trifels dans le Palatinat. Richard comparait devant la Diète à Worms, puis est jugé à Haguenau. Pendant ce temps, Henri VI négocie avec l’Angleterre une énorme rançon, destinée à financer ses guerres en Sicile. La captivité de Richard durera quatorze mois !

On peut se montrer surpris d’une telle durée. Pourtant, elle s’explique facilement. Henri VI lui en voulait de son soutien au parti Guelfe et entendait tirer une énorme rançon pour partir à la reconquête de la Sicile. Jean sans Terre n’était guère pressé de payer et de devoir alors se démettre de son poste de Régent du Royaume d’Angleterre. Philippe Auguste, ravi de voir le Plantagenêt retenu loin de son royaume, encourageait en sous-main le Hohenstaufen à garder Richard : il avait ainsi les mains libres en Normandie et en Guyenne ! Le pape Célestin III lui même ne semble pas s’émouvoir outre mesure de la détention d’un croisé par un autre.

Tous sont ligués contre Richard. Seule la reine Aliénor travaille au retour de son fils et se bat pour le faire libérer. Aliénor réunit la rançon de 150.000 marcs d’argent et se rend en Allemagne, elle avait alors plus de soixante dix ans ! Richard recouvre sa liberté le 4 février 1194. Le 12 mars, il rentre en Angleterre.

Richard à Niedermunster

Revenons à cette hypothétique visite du roi anglais sur le Mont Sainte Odile.

  •  Quand ? 4 février –12 mars, c’est la seule période où Richard est libre, c’est la seule possibilité pour une visite sur le Mont. Herrade est alors abbesse de Hohenburg, Edelinde abbesse de Niedermunster. La Croix n’a pas encore été restaurée par Edelinde, elle ne le sera qu’en 1197.
  • Pourquoi Niedermunster ? Au Moyen Age, les prisonniers chrétiens priaient la Vierge de leur accorder la liberté et Richard aurait ainsi fait le vœu d’un pèlerinage en cas de libération. Il aurait choisi Niedermunster réputé dans l’empire pour ces cas difficiles ainsi que l’atteste le Manuscrit de la Chartreuse de Molsheim, cité par Peltre :
    On ne peut juger du nombre (de miracles dus à la Croix) que par la multitude des menottes, de chaînes, et des autres monumenes, pendus aux murailles et aux colonnes de l’Eglise où elles rendent hautement témoignage, que Dieu est……
  • Qui nous parle de la visite de Richard ? Dans la longue liste des historiens laïcs et religieux qui ont écrit sur le Mont Sainte Odile avant 1800, nous n’avons retrouvé qu’un seul auteur mentionnant cette visite : P.Dionyso Albrecht, dans son ‘History von Hohenburg oder St. Odilien Berg’ édité à Sélestat en 1751. Voici le texte exact de Dyoniso.

Richardus König in Engeland, als er mit dem Kreuz bezeichnet aus dem Land der Seracener, und desselben Landskrieg in Engeland zuruck geinge, und seinen Weeg durch das Elsass nahme, besuchte das Heilige Kreuz zu Nieder-Munster, und legte alldazu einer Dancksagung ab, Königliche Opffer.

Source : Libellas de S. Cruce Molshemensi Cap. 10, de Aimoino in auctario

History von Hohenburg , Albrecht

Richard, roi d’Angleterre, portant la croix, revenait de guerre du pays des Sarrazins, il rentrait en Angleterre. Il traversa l’Alsace. Il rendit visite à la Sainte Croix à Niedermunster, et de plus il déposa en remerciement des offrandes royales.

C’est sur ce simple texte retrouvé par Dionyso dans les ‘notes complémentaires’ du Père Aimon des jésuites de Molsheim qu’est basée « la visite de Richard Cœur de Lion à Niedermunster ».

Analyse des chroniques de l’époque

Nous l’avons dit plus haut, aucun texte de l’époque ne rapporte cette visite. Ceci est bien étonnant, d’autant que si les auteurs ‘alsaciens’ sont muets, les chroniques des proches d’Henri VI et les chroniques anglaises nous permettent de suivre le retour de Richard en Angleterre.

  • décembre : transfert de Richard du Trifels à Speyer ( Spire ).
  • 4 février : libération à Mayence, en présence de Henri VI, du duc Léopold d’Autriche et des archevêques de Cologne et Mayence, Richard retrouve Aliénor et les barons anglais.
  • 20-24 février : réception durant trois jours à Cologne chez l’archevêque du lieu.
  • début mars : réception par le duc de Louvain à Anvers.
  • 4 mars : départ d’Anvers sur la bateau de l’amiral Tranchemer.
  • 7-12 mars : escale dans le port de Swine ( nom anglais de l’Ecluse, avant-port de Brugge).
  • 13 mars : arrivée à Sandwich.

Citons ‘in extenso’ la chronique ( à partir du 4 février 1194 ) de Roger de Hoveden qui participa à la croisade aux côtés de Richard.

Le roi était libéré, tous ceux qui étaient présents pleuraient de joie. Ensuite, l’empereur procura au roi une escorte sûre pour aller jusqu’au port d’Anvers. C’est alors que le roi se rendit à Cologne, l’archevêque le reçut avec joie, et pour exalter cette libération illustre, il célébra une messe de cette façon : « Maintenant… ». Et quand le roi continua sa route, le-dit archevêque l’accompagna jusqu’au port d’Anvers, d’où le Rhin le porta jusqu’à la mer. Là, se rassemblait une multitude de navires qui venaient à l’encontre du roi. Le port d’Anvers fait partie des territoires du duc de Louvain. Là, à son arrivée, le roi monta à bord de la galée d’ Alain Tranchemer. Avec celle-ci, il était facile de naviguer entre les îles, pourtant, il délaissa cette galée après une nuit, pour gagner un grand et magnifique navire, qui venait de Rie, où il se reposa une nuit. Le jour suivant, il reprit la galée et ainsi rejoignit le port de l’Ecluse, qui est situé en Flandres, sur les terres de Hainaut. Le roi mit quatre jours entre le port d’Anvers et celui de l’Ecluse, et dans le port de l’Ecluse, il dut attendre cinq jours de plus, et le sixième jour, à la troisième heure, il quitta le port de l’Ecluse. Et, le lendemain, le dimanche, troisième jour des Ides de mars, à la neuvième heure, il aborda en Angleterre dans le port de Sandwich’.

Traduction PiP

Questions et Conclusion

  • Du 4 février au 4 mars, Richard ne quitte guère l’Archevêque de Cologne. S’il s’était rendu en pèlerinage à Niedermunster, les chroniqueurs allemands n’en auraient-ils pas gardé la trace ?
  • Roger de Hoveden nous décrit le voyage de retour en détails. Changement de bateau, nombre de jours passés dans chaque ville étape, pourquoi Roger ne parle-t-il pas de Niedermunster ?
  • On voit mal Richard, libéré d’une longue captivité, prendre les chemins de l’époque pour s’enfoncer, plein sud, dans les terres impériales. Gageons qu’il a préféré s’éloigner d’Henri VI et du Trifels pour se diriger à l’ouest directement vers Londres. Qu’auriez-vous fait ?
  • Le Père Aimon était-il de bonne foi ? N’a-t-il pas simplement voulu ajouter, par sa note, à la renommée de la Croix de Niedermunster ? Une visite royale à l’abbaye, c’était une bonne ‘publicité’ pour la Croix alors exposée dans l’église des jésuites de Molsheim.

 

Pour notre part, nous ne sommes pas réellement convaincus par Albrecht et, reconnaissons-le, un rien déçus.

Cœur de Lion n’est vraisemblablement jamais venu sur le Mont Sainte Odile.

La visite à Niedermunster n’est qu’une légende de plus dans la vie de Richard qui n’en manque pas. Terminons justement en conseillant la lecture de la Légende de Blondel de Nesle. Blondel était un trouvère de la cour de Richard, il raconte de façon poétique et romancée, la captivité et la libération de Richard. Dans certaines versions postérieures, on voit Blondel, à la tête d’une petite troupe, délivrant Richard enchaîné dans le donjon du Trifels … Une belle imagination !

 

Retrouvez d'autres articles dédiés à Niedermunster . ( cliquez sur le lien )

Sources principales

  • Chronici par Roger de Hoveden ( 1194)
  • Vie de Sainte Odile par Hugues Peltre (1699 )
  • History von Hohenburg oder St. Odilien Berg par P.Dionyso Albrecht (1751)
  • Des Richards Löwenherz Gefangenschaft par Karl Aloïs Rueller (1893)

Illustrations

  • Siège de la ville de Dan par Abraham, Hortus Déliciarum
  • Armoiries des Plantagenêt
  • La capture de Richard dans la banlieue de Vienne. Manuscrit, Heidelberg.
  • Carte du retour de Richard, PiP
  • Le Couronnement de Richard, manuscrit Chetham’s library, Manchester

 

Couronnement de Richard Coeur de Lion

Couronnement de Richard Coeur de Lion

Commenter cet article

PiP 23/10/2013 21:32

L'étude de M. Barth est bien différente dans la mienne, mais va dans le même sens... La visite de Richard est une invention du père Lyra, qui avait beaucoup d'imagination.

Liliane 08/02/2013 18:42

La piété aurait pu inciter Richard Coeur de Lion à aller se recueillir sur un lieu saint, mais il y en avait un certain nombre qui l'attendait dans son royaume. A sa place, je n'aurai effectivement pensé qu'à rentrer chez moi ... La récupération de personnages pour donner de l'importance à un lieu, à un message ou tout autre motif est assez courant.
Aliénor, qui entreprend le voyage à plus de 70 ans, tord le cou aux idées reçues qui voient toujours une vie courte pour les personnages de toutes les époques qui nous précédent ... La mortalité infantile était très sévère, mais si le cap était passé, vivre longtemps devenait tout à fait possible ...

PiP 08/02/2013 23:04

Aliénor était un personnage hors du commun. J'ai plein de notes, mais ce serait hors sujet....