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Autour du Mont-Sainte-Odile, le Mur Païen

Thomas Murner, frère franciscain obernois, pamphlétaire de génie

8 Mars 2015 , Rédigé par PiP vélodidacte Publié dans #personnage

Le début du XVIème siècle connut en Alsace pléthore de talents littéraires. Les Humanistes de renom sont nombreux et reconnus bien loin de la plaine du Rhin : Geiler, Wimpheling, Sébastien Brant, Beatus Rhenanus, Jérome de Gebwiller, Luscinius. Au moment où la Réforme et les idées de Luther vont changer le monde chrétien, ces savants vont rester sur la réserve ou prendre des positions mesurées. Seul, Thomas Murner se fera le défenseur belliqueux de l’église catholique. Et avec quel talent ! Il affrontera Luther, publiera des pamphlets d’une rare violence. Longtemps controversé pour ses outrances, Thomas était une personnalité plus complexe, bien plus sage qu’il n’y paraît.

L’enfance de Thomas Murner

Thomas naquit à Obernai, en 1475, au pied du Mont-Sainte-Odile, dans une famille aisée et appréciée. Son père fut élu maire de la Ville. C’est un enfant de constitution délicate, il boite légèrement. Lorsque ses parents deviennent bourgeois de la Ville de Strasbourg, Thomas suit sa famille. Il entre à quinze ans au couvent des Franciscains de Strasbourg. C’est un élève travailleur, appliqué. Dans la cathédrale, Thomas écoute avec attention les sermons de Geiler. Le soir, il feuillette, rempli d’admiration, ‘La Nef des Fous’ de Sébastien Brant. Thomas est ordonné prêtre en 1494. Comme tout bon Franciscain : il aime parler au peuple, veut se faire comprendre, n’hésite pas à plaisanter en alsacien lors de ses prêches pour mieux capter son auditoire et le convaincre.

Thomas Murner, frère franciscain obernois, pamphlétaire de génieLes années de formation de Murner

Contrairement à beaucoup de ses aînés, Murner se déplace dans toute l’Europe pour étudier. Il acquiert des titres dans les facultés visitées. La liste est éloquente : Fribourg, Paris, Cologne, Rostock, Prague, Cracovie, Esslingen, Vienne, Worms, Berne, Spire, Francfort, Bologne, Venise, Trèves, Bâle, Londres, Nuremberg, Lucerne, Heidelberg. En 1510, Murner est docteur en théologie, en droit civil et en droit canon.
Il parle allemand, latin, grec, et il lit l’hébreu. Traducteur infatigable des textes anciens, Murner a traduit l’Enéide en allemand ! Thomas est également un pédagogue reconnu. Nous lui devons des trouvailles inattendues : plusieurs jeux de cartes. Thomas utilise le jeu pour enseigner les sujets les plus divers : le droit romain, la logique, les échecs, la jurisprudence…. Les cartes sont autant de symboles mnémotechniques qui permettent à ses étudiants d’assimiler les matières les plus ardues.
Voici quelques unes des cartes utilisées.

Les jeux de cartes de Thomas Murner
Les jeux de cartes de Thomas Murner
Les jeux de cartes de Thomas Murner
Les jeux de cartes de Thomas Murner
Les jeux de cartes de Thomas Murner

Les jeux de cartes de Thomas Murner

Le jeu présenté ici permet l’enseignement de la logique. Thomas est alors professeur à Cracovie. Le jeu comporte non pas quatre mais seize couleurs, correspondant à autant de divisions de la logique : grelots, écrevisses, poissons, glands, scorpions, turbans, cœurs, cigales, soleils, étoiles, pigeons, croissants, chats, blasons, couronnes et serpents.
Le succès est important et suscite bien des critiques . Les autorités s’inquiètent : ne s’agirait-il pas de magie ?
Thomas explique sa méthode dans un livre ‘Chartiludium institutae summariae’.
Voici d'autres exemples de créations de Murner.
Thomas Murner, frère franciscain obernois, pamphlétaire de génie

  • Le héraut, surnommé 'der Maulhans', carte du jeu d'enseignement juridique
  • Extrait du traité de prosodie de Murner
  • La main avec voyelles et consonnes est extraite du même traité
Les satires humanistes de Thomas Murner - 1510-1521

Dans ces années où l’on voit poindre les idées de Luther et de la Réforme, Thomas se montre plutôt mesuré et dans l’esprit de son temps. Comme tous les sages de l’époque, il a une vision critique de la société qui l’entoure, des excès de certains religieux, des puissants. Mais son analyse s’arrête quand il s’agit de toucher à l’empereur ou au pape. Thomas se veut réformateur, mais semble craindre tous les désordres. Il sera toujours un tenant de l’autorité établie.
Ses textes prennent alors deux formes : écrits doctes et structurés, mesurés, écrits en latin, adressés à ses adversaires pour combattre leurs thèses, et puis, dans la forme de la ‘Nef des Fous’, des pamphlets accessibles à tous, rédigés en allemand du peuple, pleins de verve et d’humour. Thomas n’exclue personne de ses critiques : clercs, laïcs, médecins, avocats, alchimistes, marchands, gourmands hommes ou femmes…
Très prolixe, Thomas produit beaucoup :

  • Narrenbeschwerung - la Conjuration des Fous - 1512
  • Schelmenzunfft – la Corporation des Fripons - 1512
  • Geuchmat – le Pré des Voluptés – 1519

Ce dernier texte semblerait aujourd’hui franchement sexiste : les femmes mènent le monde et leurs maris à leur perte.
Ces pamphlets sont adressés au plus grand nombre. En ces temps, où peu de gens savent lire, Thomas agrémente ses textes de gravures explicites et fort drôles. Voici quelques images tirées de la Conjuration des Fous.

La Conjuration des Fous
La Conjuration des Fous

La Conjuration des Fous

La lutte de Thomas Murner contre Luther

Au début de son combat, lorsque Luther a commencé par critiquer les excès de certains prêtres, Murner serait presque d’accord avec lui. Peu à peu, Luther se radicalise et s’attaque directement au dogme de l’église. C’est alors Murner s’oppose frontalement à lui. Pour Thomas, Luther va ruiner l’église, certes, mais aussi la société
Oubliées les réponses savantes aux arguments de Luther, Thomas publie un pamphlet virulent contre Luther : ‘Von den grossen Lutherischen Narren wie in doctor Murner beschworen hat’, ‘Le Grand Fou Luthérien’. Le texte extrêmement violent…. A tel point que la publication est saisie et brûlée sur ordre du Magistrat de Strasbourg.
Voici quelques images tirées du ‘ Grand Fou Luthérien’.

Le Grand Fou Luthérien
Le Grand Fou Luthérien
Le Grand Fou Luthérien
Le Grand Fou Luthérien

Le Grand Fou Luthérien

Quelques clefs de lecture des images proposées :

  • Luther marie un fou avec le diable
  • Le Fou Luthérien marche sur deux pieds : Luther et les paysans
  • Luther costumé en chevalier porte l’écu de la révolte paysanne, le Bundschuh. Il chevauche un escargot, ou bien, pire, une truie.
  • Le Fou Luthérien brûle les icônes, et pille des couvents.
  • Les deux dernières images sont plus complexes…. On y voit Murner se caricaturer lui-même sous la forme d’un moine à tête de chat. En effet, ses ennemis jouaient sur les mots : Murner, devenait ‘Murr Narr’, le chat fou ! Thomas reprend cette image pour terrasser le Fou Luthérien. La deuxième figure aborde un passage amusant du pamphlet, le mariage de Murner avec la fille de Luther. On touche à la farce.

Ne soyez pas surpris des outrances de Thomas, c’est la marque de l’époque, et ses ennemis en faisait autant : il est victime de pamphlets tout aussi violents, on le voit portraituré en chat portant un caleçon à la main.

Le lecteur attentif peut se montrer surpris de l’analyse visionnaire de Thomas. Il publie son livre en 1522 et décrit des évènements qui n’adviendront qu’en 1525 ! La révolte des paysans, la prise des couvents… Etonnant ! Thomas était un analyste politique hors pair.

Suite à son voyage à Londres, où il est reçu par le roi Henri VIII, Murner récidive dans un texte tout aussi virulent : ‘Ob der König von England ein Lügner sei oder der Luther’, ‘Le roi d’Angleterre est-il un menteur ? ou bien est-ce Luther ?’

Le retour de Thomas Murner à Obernai

Le caractère entier, emporté de Thomas, ses prises de position, nettes, affirmées jusqu’à la violence lui ont, toute sa vie, attiré des inimitiés. C’est sans doute aussi la raison de ses nombreux voyages, dans une époque si troublée.

  • 1515, Thomas doit fuir Trèves suite à ses traductions hébraïques
  • 1524, Thomas quitte Strasbourg acquise à la Réforme et se réfugie à Obernai
  • 1525, Thomas fuit Obernai, en habits laïques, devant la révolte du Bundschuh, il gagne Lucerne, où il publie un calendrier, où apparaissent Judas, Luther, Mahomet, Néron… C’en est trop. Il doit partir pour Baden.
  • 1529, Thomas est chassé de Baden, puis d’Heidelberg

Thomas Murner revient à Obernai, la catholique, en 1532. Il est nommé curé de Saint Jean Baptiste, l’église d’Oberkirch, située hors des murs, sur la route d’ Ottrott.

Le curé Murner semble s'être assagi, il consacre les dernières années de sa vie à la traduction de l' Histoire Universelle de Sabellicus. Travail immense, abondamment illustré, dans un style bien différent des images des oeuvres précédentes.

Thomas meurt à Obernai en 1537.

L’érudition de Murner

Les historiens restent confondus par l’étendue des sources de Thomas. Il a tout lu…

  • Les grecs classiques : Platon, Aristote, Plutarque…
  • Les latins : Cicéron, Catulle, Salluste, Virgile, Ovide, Sénèque…
  • Les auteurs de l’église : Saint Augustin, Grégoire le grand…
  • Les médiévaux : Boèce, Erasme, Brant, Geiler…
  • Les médecins : Galien, Hippocrate, Avicenne…

Et bien entendu, tous les écrits de Luther !
Ses traductions sont nombreuses. Outre Virgile déjà cité, Thomas traduit Luther en allemand pour mieux combattre ses thèses, mais aussi les ‘Institutions’ du droit romain. Et même, un traité sur la guérison de la syphilis !

Thomas Murner, frère franciscain obernois, pamphlétaire de génieLongtemps Thomas a été incompris. Qualifié d’inconstant, de violent, d’outrancier, de touche-à-tout, de grossier : ses détracteurs sont nombreux. Catholiques et Réformés.
Nous préférerons d’autres adjectifs qui nous semblent mieux appréhender l’homme : lettré, savant, passionné, courageux, gai, populaire, impétueux, frondeur, fougueux, orgueilleux…

Thomas est émouvant dans sa fidélité. Son imagination, ses saillies, la verdeur de son ton et de son langage lui ont assuré un beau succès public et une piètre estime des esprits forts.
Inflexible, certes ! Vaniteux ? peut-être…mais, dans ces temps troublés, quel courage !

Illustrations
  • Les jeux de cartes de Thomas Murner
  • Illustrations tirées de la Conjuration des Fous
  • Illustrations tirées du Grand fou Luthérien
  • Portrait de Murner en chancelier du Pré des Voluptés
  • Thomas écrit sur un pupitre, un coucou le regarde.
Sources
  • P. Dollinger, Vie de Thomas Murner, 1982
  • M. Lienhard, Thomas Murner et la Réformation, 1982
  • H. Heger, Thomas Murner, Mönch, Dichter, Gelehrter, 1982
Aphorisme de Thomas Murner

Dès qu'une poule a pondu un œuf, le seigneur en prend le jaune, sa noble dame le blanc, au paysan ne reste que la coquille!
Quoi de plus actuel ?

 

Pour retrouver ces temps troublés que connut Thomas :

Cliquez sur le lien.

 

Thomas Murner

Thomas Murner

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C
Intéressant...et belles images !
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