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Autour du Mont-Sainte-Odile

Otton de Hohenstaufen, évêque assassin ?

13 Décembre 2012 , Rédigé par PiP, vélodidacte Publié dans #personnage

'Nous sommes en 1086, en pleine Querelle des Investitures. L’évêque Otton de Hohenstaufen assiège le château de Dagsbourg depuis plusieurs semaines. La résistance de la place est longue et inaccoutumée. L’évêque a fait dresser sa tente sur les hauteurs de la Hoube d’où il domine, à distance, le château des Eguisheim. Les quelques chevaliers et serviteurs qui gardent la place ne peuvent en aucun cas tenter une sortie ou se montrer dangereux. L’évêque attend calmement la reddition. Il est confiant. Pourtant la nuit tombée, contre toute attente, descendant du col de Valsberg, le comte Hugues VI d’Eguisheim arrive à la tête de ses troupes à la rescousse de sa garnison. Prises à revers et au repos, les troupes d’Otton se débandent, et Otton lui-même ne doit son salut qu’à une fuite peu glorieuse.

Quelque trois ans plus tard, à l’appel à la réconciliation du pape Urbain II, Otton se décide à tendre la main à son ennemi d’hier et propose à Hugues d’Eguisheim une rencontre amiable pour régler leurs différents. Celle-ci a lieu à Haslach, le 4 septembre 1089, dans la vallée de la Hasel, où Otton accueille son hôte dans le prieuré, à proximité de la collégiale Saint Florent. Les deux délégations se rencontrent, discutent, chicanent. Les négociations traînent en longueur et l’on décide de dîner. Les tables ont été dressées dans la salle d’apparat, les convives festoient et boivent plus que de raison. Les ménestrels sont venus chanter les louanges des seigneurs présents et l’ambiance est des plus conviviales. La nuit venue, au vu de l’heure tardive, l’évêque Otton propose à son hôte, le comte Hugues, de partager sa chambre, comme on le fait entre amis à l’époque. Sans méfiance, et sans tenir compte de l’avis de son escorte, le comte Hugues accepte et partage la chambre de l’évêque. Pourtant, autour d’Otton, dans la salle même du banquet, plusieurs participants humiliés du siège de Dagsbourg sont présents, tout sourire. Parmi eux, Sigefroid, l’échanson de l’évêque, ennemi personnel du comte. Sigefroid qui a organisé la fête de ce soir.

Au petit jour, des cris retentissent à la porte de la chapelle du prieuré où Otton sert la messe. Les gens se pressent, la clameur est immense. Les gens du comte crient à la trahison. Une servante vient de retrouver Hugues, mort, baignant dans son sang. Le comte d’Eguisheim a été assassiné dans la propre chambre de son cousin, l’évêque de Strasbourg, Otton de Hohenstaufen.'

Les faits qui précèdent sont rapportés dans la chronique de Bernold de Constance, qui n’aimait guère Otton qu’il qualifiait de ‘pseudo évêque’. On trouve également une narration plus tardive (14ème siècle) dans une chronique de Joanne de Bayon. Suivant le parti politique des chroniqueurs, Otton serait coupable ou innocent de ce crime. Le texte de Bernold penche pour la culpabilité, mais émane d’un chroniqueur plutôt ‘papiste’. Joanne de Bayon se montre plus circonspect. (en annexe, le texte de Joanne).

De fait, cet assassinat eut un réel retentissement dans l’Empire et l’évêque Otton fut excommunié. La mère d’Otton, la duchesse Hildegarde d’Eguisheim était une cousine d’Hugues VI. Elle était comme beaucoup d’Eguisheim très croyante. Vraisemblablement choquée par le meurtre de son cousin dans la chambre de son fils, la Duchesse Hildegarde ne pouvait admettre de voir son fils, un évêque, excommunié. Elle poussa donc ce dernier à entreprendre un pèlerinage expiatoire avec deux de ses frères, le duc Frédéric et de comte palatin Conrad. Quel terrible aveu ! Et aussi quelle force de caractère de cette vieille femme qui réussit à mettre trois princes de l’empire sur les routes comme de simples pèlerins ! Les trois Hohenstaufen se rendirent donc à Conques pour se recueillir sur les reliques de Sainte Foy (septembre 1091). C’est à la suite de ce voyage qu’Hildegarde créera le prieuré de Sainte Foy à Sélestat en 1094, à côté de l’église romane qu’elle avait fait élever en 1087. Pour les tenants de la culpabilité d’Otton, ce pèlerinage, la création du prieuré, puis les multiples et formidables dotations des trois frères à cette maison sont autant de présomptions terribles contre l’évêque de Strasbourg.

A propos du Prieuré de Sélestat, certains se sont montrés surpris qu’il soit dédié à Sainte Foy et dépende de la maison mère de Conques, si lointaine. La raison semble pourtant évidente, Hildegarde était une femme politique. En pleine Querelle des Investitures, elle a pris soin de choisir, pour sa fondation, un protecteur, certes respecté, mais éloigné aussi bien de l’Empereur que du Pape. Un protecteur respecté et neutre. C’était alors de bonne politique et ne visait qu’à assurer un minimum de quiétude à sa fondation.

Le pèlerinage accompli, le prieuré érigé et doté, Otton n’en reste pas moins excommunié et le pardon du pape se fait attendre. Otton ne peut l’obtenir qu’à la condition expresse de se croiser. Otton de Hohenstaufen partira donc en Palestine en 1096. L’èvêque rejoindra l’armée croisée devant Antioche. Mais, peu confiant dans la réalité de la trêve qu’il a lui-même instituée, Otton ne restera quelques mois éloigné de Strasbourg. En effet, dès son pardon accordé et l’excommunication levée, l’évêque Otton prendra le chemin du retour, sans même attendre la prise de Jérusalem.

Otton meurt en 1100.
Avec lui disparaît une figure importante et fort controversée des Hohenstaufen.

Son frère, le duc Frédéric meurt en 1105, il laisse sa place de duc de Souabe et d’Alsace à son fils, Frédéric le Borgne, qui viendra apporter la guerre et la désolation sur le Mont Saint Odile.

Pour suivre les traces de l’évêque Otton, le promeneur se rendra à Niederhaslach admirer les vitraux et les gargouilles de la collégiale Saint Florent. L’édifice gothique a pris la place de l’ancien prieuré roman d’Otton. Il pourra combiner sa sortie avec une visite aux ruines des châteaux du Nideck, dans un site sylvestre agrémenté d’une belle cascade.

A Sélestat, sous le porche de l’église Sainte Foy, une gravure peu marquée représente un cavalier en armure qui sort du sanctuaire. Qui est ce fier chevalier en armes ? Le médiéviste imaginatif y verra l’évêque Otton, à son départ pour Conques, obéissant alors aux ordres de sa mère Hildegarde d’Eguisheim.

 

Le Diable, gargouille de Saint Florentin à Niederhaslach

Le Diable, gargouille de Saint Florentin à Niederhaslach

‘Celui-ci fut assassiné de façon extrêmement violente et inattendue…
Ensuite, il fut convoqué dans le faubourg d’Argenta situé dans le voisinage de Halleim et fut invité à manger dans la ville de l’évêque. Le dîner se prolongea. Après de longues délibérations qui durèrent une bonne partie de la nuit, il se disposa à dormir sur place en partageant la chambre même de l’évêque. Or, le comte avait jadis gravement humilié le propre frère de l’échanson Sigifridus et aussi le père d’un de ses camarades. Ces deux-là font irruption dans la chambre de l’évêque avec des gens d’armes en qui ils avaient pleine confiance. Et ils tuent le dit Hugues, alors dans son sommeil, par des coups et de nombreuses blessures, ainsi que quatre ou cinq de ses serviteurs de nobles familles. Bien que la plupart aient pensé que l’évêque était innocent de ce massacre, d’autres, moins novices, se sont souvenus de cet outrage subi trois ans auparavant, lors du siège du château, que, dans leur langage barbare, ils appellent Cakibudi. Un matin de la fin de l’année, au petit jour, Hugues, déjà cité, se précipite sur la troupe ennemie, et la transperce franchement alors que tous étaient encore au repos. Hugues versa une grande quantité de sang et emmena de nombreux captifs. Il mit le reste des troupes en fuite et il chassa les gens de l’évêque de façon extrêmement humiliante’.

Joanne de Bayon, Chronicon Mediani Monasterii, lib. it. cap.83
Traduction PiP

J’ai situé mon petit récit d’introduction au Dabo. En fait, le château n’est pas formellement nommé dans les textes. On retrouve dans deux chroniques le nom étrange de CAKIBUDI. Charles Munier, dans son article sur la Querelle des Investitures, propose Dagsbourg sur le site de Dabo. C’est la possibilité qui a été retenue. De même, Haslach n’est pas cité, on trouve HALLEIM sous la plume de Joanne de Bayon. Haslach, à cette époque, était prieuré sous la coupe de l’évêque. Le lien est probable.

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Jean-Louis 28/03/2014 14:19

" trois princes de l’empire sur les routes comme de simples pèlerins ! Les trois Hohenstaufen se rendirent donc à Conques pour se recueillir sur les reliques de Sainte Foy (septembre 1091) " .... Rien de nouveau sous le soleil avec la randonnée à Rome de Kerviel, l'opérateur de la salle de marché de la ste générale , pour dire bonjour au Pape !!!

PiP 28/03/2014 18:49

Les papes contemporains reçoivent beaucoup....
Les Hohenstaufen se sont bien gardés d'aller voir un pape très controversé...
Les reliques de Conques semblaient plus consensuelles.

PiP 17/12/2013 19:08

quel bel article !